Le 25 juin 2013, des policiers mutilaient Fatouma Kébé à Villemomble. 5 ans après, ils sont acquittés.

En 2013, le site Copwatch Nord IDF publiait un décryptage des faits ayant amené à la mutilation de Fatouma Kébé par une grenade de désencerclement.

5 ans après, la cour d’assises de Bobigny acquitte les 3 policiers auteurs des violences.

C’est l’occasion de ressortir le décryptage de Copwatch Nord IDF qui a failli disparaître dans les limbes d’internet :

 


Quand la police tire dans tous les sens – Villemomble, 25 juin 2013

 

Au delà de la prose excitée des médias mainstream, qui aiment décrire des situations improbables de guerilla urbaine, ce qu’il s’est passé à Villemomble semble au contraire assez simple.

 

CONTEXTE

La cité où vit la famille Kébé, ce sont sept ou huits immeubles vétustes de neuf étages, quelques garages et un gymnase, situés dans un quartier de Villemombre coincé entre des voies SNCF et relativement isolés par rapport aux commerces. Précisément, à l’arrêt « Denis Papin » du bus 303. Quand on vient sur place, on se dit que l’atmosphère ressemble à celle d’un petit village et que tout le monde doit s’y connaître. Pas de circulation, pas de bandits en mal de victimes à dépouiller, mais des gamins qui jouent à la balle, des jeunes et des moins jeunes qui discutent. Non, vraiment, les Marnaudes c’est pas la zone.

Et de la même manière que sur les petites routes de village, des adolescents du quartier s’amusent à parader en scooter. Tous les ados du monde font des galipettes avec leurs deux roues, avec ou sans casque. Est-ce vraiment si grave ?

Alors voilà, il faut bien commencer par le commencement. Et dans cette histoire, comme dans beaucoup d’autres, tout débute avec une patrouille de police…

Les jeunes équilibristes prennent la fuite, la BAC les prend en chasse. Arrivés rue Papin, les fuyards passent en courant sous le porche de l’immeuble qui donne sur la rue et se réfugient dans leur cité avant de se disperser à droite et à gauche. L’équipe de flics à leurs basques cherche à tout prix à en attraper un. Et c’est la que Makan Kébé entre en scène.

 

DECRYPTAGE DE LA VIDEO

Une personne du voisinage filme depuis un balcon. La vidéo, reprise par le Parisien, est visible ici :

http://www.youtube.com/watch?v=sJ–2_L6ItQ

 

Au début de la vidéo, on voit que Makan marche tranquillement, comme quelqu’un qui rentre chez lui (00’13 sur la vidéo). Il est évident qu’il n’a rien à voir avec les fuyards, mais il est interpellé par trois policiers en civil qui arrivent en courant et lui ordonnent de se mettre au sol (00’20). Il est aussitôt frappé et plaqué au sol, avant que les policiers ne soient rejoints par deux collègues. Les policiers sont formés à interpeller et maitriser sans violence, mais c’est plus fort qu’eux : frapper, c’est une manière de montrer qu’ils sont les maîtres.

 

 

Un de leurs collègues arrivé entre temps à moto (avec un collègue en civil et sans casque : à noter) se rend compte de la méprise et averti qu’il ne s’agit pas de la bonne personne (00’50). Peu importe, ses collègues ont déjà ficelé Makan. Une barre au tableau, c’est toujours bon à prendre. Le « voltigeur » n’insiste pas.

 

 

 

Entre temps, Mohamed le grand frère de Makan est descendu à sa rescousse, persuadé que ça finira mal pour lui. Inquiet et en colère, il tente de libérer son frère des policiers. Il y a alors 6 policiers en civil et un à moto. Notons qu’il n’y a absolument aucun autre assaillant hormis Mohamed qui tente de dégager son frère. Ce dernier reçoit immédiatement un premier jet de gaz lacrymogène au visage (1’03), puis un coup de gazeuse (1’09) et plusieurs coups de pieds de la part du flic passager sans casque (1’11 à 1’15). A ce moment, le policier armé d’un Flashball SuperPro le braque avec son arme à une distance de moins de deux mètres, avant de lui mettre des coups de pieds à son tour.

 

 

Mohamed arrive à se dégager, mais reçoit un nouveau jet de gaz lacrymogène au visage (1’32). Au même moment, le policier à moto fonce volontairement sur une personne qui tente d’intervenir (1’27), manquant de l’écraser, tandis que le policier muni du Flashball fait un aller-retour entre la scène et le porche de l’immeuble. Il revient auprès de ses collègues, suivi de peu par Mohamed, qui reçoit alors une balle en caoutchouc au niveau de l’oreille droite (1’49). Il s’écroule.

 

 

Makan est embarqué en direction de la rue Decauville, où une trentaine de personnes s’est attroupée pour voir ce qu’il se passe. Un petit groupe de cinq personnes est à proximité des policiers, tandis que la mère de Makan et Mohamed, Fatouma, s’approche avec trois autres personnes. Mais les policiers, sourds au dialogue, leur projettent du gaz au visage (2’36) et, tandis que le groupe s’enfuit déjà vers l’immeuble, une grenade de désencerclement est lancée sur une personne qui lance un projectile du milieu de la chaussée de la rue Decauville, à une distance de quinze mètres de l’équipe de police (2’39). Fatouma reçoit un morceau de la grenade dans l’œil gauche alors qu’elle se trouve à moins de quatre mètres de l’impact. Elle arrive néanmoins à tenir debout et titube jusqu’au bas de l’immeuble (2’46).

 

 

Finalement, les policiers en civil, épaulés par des policiers en uniformes arrivés en renfort reviennent vers l’immeuble et interpellent Mohamed sur le parking, alors qu’il est blessé au visage et tente de se dégager. A cet instant, pas d’émeute ni attaque des policiers.

 

A PROPOS DE LA GRENADE DE DESENCERCLEMENT

Pour précision, ce qui a touché Fatouma Kébé n’est pas une balle de Flashball, mais un résidu de la désormais célèbre “grenade de désencerclement”. Cette dernière, produite par les entreprises SAE ALSETEX, SAPL et VERNEY CARRON, est constituée de 18 plots de caoutchouc dur (taille : 20 x 10 x 10 mm) dispersés sur un rayon de 15 à 20 mètres de diamètre. A de nombreuses reprises, des personnes touchées par des tirs de cette grenade ont aussi reçu des résidus métalliques provenant très certainement du cœur de la grenade, où se fait l’explosion par percussion. Ces morceaux de métal s’enfoncent parfois profondément dans la chair.

 

CE QU’IL RESTE DES GRENADES DE DESENCERCLEMENT APRES EXPLOSION

(notons la présence d’éléments métalliques et en plastique dur) :

 

La grenade de désencerclement, ou Dispositif Balistique de Dispersion (ou encore Dispositif Manuel de Protection), doit être lancée de façon à rouler sur le sol, et ne peut en aucun cas être lancée en mode offensif et à bras levés. De plus, cette grenade n’est censée être utilisée, comme son nom l’indique, qu’en cas de danger extrême et doit servir au policiers à se dégager d’une situation critique où ils sont encerclés et attaqués.

Ce 25 juin, nous ne sommes évidemment pas dans cette configuration, où les policiers sont en nombre important et tiennent la route. De plus, il n’y a face à eux qu’une trentaine de personnes, dont plus d’une vingtaine se situe à une distance de plus de vingt mètres des policiers et ne fait pas preuve d’agressivité. Le policier qui a lancé la grenade semblait viser personnellement un homme qui répondait par un projectile au jet de gaz lacrymogène (ce qui n’est pas un motif justifiant l’usage d’une grenade de désencerclement).

Il est difficile de déterminer si Fatouma Kébé, qui a perdu son œil gauche, a reçu un plot de caoutchouc ou un morceau métallique. De nombreux cas de lésions dues à des résidus métalliques provenant de la grenade de désencerclement ont été recensés ces dernières années, mais c’est le premier cas de mutilation irréversible à l’œil due à cette arme. Les autres cas connus (plus d’une vingtaine depuis 2005) le sont en raison de tirs de FlashBall ou de LBD 40.

 

A PROPOS DU FLASHBALL

Mohamed, qui se trouvait à moins de sept mètres du tireur au moment de l’impact, alors que la distance minimale réglementée est de 15 mètres, souffre encore de lésions internes au niveau de l’oreille droite, qui l’empêchent d’entendre correctement. La balle qui l’a touché est une balle caoutchouc sphérique de 44mm de diamètre, qui a déjà occasionné un certain nombre de mutilations irréversibles de l’œil depuis sa mise en fonction en 2005-2006.

 

LES SUITES

Des plaintes ont été déposée. L’IGS mène son enquête. Des procédures pénales et administratives suivront surement. Le comité de soutien à la famille étant sur le point de s’organiser avec le soutien d’autres collectifs, des actions seront prévues à partir de la rentrée.

Encore une fois, l’action de la police à Villemomble démontre à quel point l’agressivité sans préavis des policiers produit les conditions de la révolte et pas l’inverse. Parler de “rodéo” quand il s’agit d’une poignée d’ado qui s’amusent en scooter, de “prise à parti” ou “d’encerclement” pour parler d’un attroupement de voisins alertés par la situation, dire des flics qu’ils sont “pris au dépourvu” ou “dépassés” alors qu’ils tiennent le pavé avec des armes à la main, tout en agressant à plusieurs une personne désarmée prétendument responsable d’une infraction, c’est de la désinformation. C’est une forme de manipulation médiatique visant à justifier encore une fois l’occupation policière des quartiers populaires au nom de la lutte contre une criminalité fantasmée, ou en tous cas totalement exagérée.

Ce qu’il serait plus juste de dire, c’est que la police joue dans les quartiers son rôle de police post-coloniale, et que les policiers ont pris l’habitude de se comporter en banlieue comme dans un safari…

 

Nous exprimons toute notre solidarité à l’égard de la famille Kébé !

Le site du Comité de Soutien : http://veriteetjusticepourkebe.wordpress.com/

Leur contact : veriteetjusticepourkebe@gmail.com

 

Nous lançons également un appel afin d’obtenir toute information sur les équipes de police qui sont intervenues ce 25 juin 2013 dans le quartier des Marnaudes et plus généralement sur la police de Villemomble.

 


Source : https://copwatchnord-idf.info/?q=node/213

Pour information, COPWATCH NORD IDF était un réseau de personnes situées dans plusieurs villes françaises et diffusant anonymement des informations et images dénonçant les violences et pratiques policières. Créé en 2011, le site a été poursuivi en justice par le ministre de l’intérieur Claude Guéant, sous la pression du syndicat Alliance (voir les déclarations de Jean Claude Delage).
Le premier procès de Copwatch a eu lieu le 11 octobre 2011, en l’absence de ses créateurs, qui n’ont jamais été identifiés. La justice a contraint les fournisseurs d’accès internet à bloquer les adresses IP du site depuis le web français (méthode chinoise), mais le collectif a réagi en modifiant le nom de domaine et en appelant des centaines de personnes solidaires à mettre en ligne des sites miroirs.
Des opportunistes ont bien tenté de se faire passer pour Copwatch en créant un blog “copwatch france”, mais la supercherie a été vite découverte , sauf par les policiers eux-mêmes, qui ont publiquement humiliés les usurpateurs lors d’une manifestation du syndicat Alliance, sans savoir qu’ils se trompaient de personne (Alliance n’a d’ailleurs pas hésité à publier une vidéo absurde sur son site). L’un des principaux animateurs du faux site a finalement déclaré sa flamme pour l’extrême-droite peu de temps après…
Un second procès s’est tenu le 10 février 2012, toujours en l’absence des auteurs du site, le ministre de l’intérieur demandant cette fois-ci de bloquer également les 34 sites miroirs référencés (voir ses déclarations), ce qui était matériellement impossible. La justice a néanmoins fait bloquer le nouveau nom de domaine de Copwatch, mais a prévenu le ministère de l’intérieur qu’elle ne le referait pas une troisième fois…