Violences policières systémiques, qu’est-ce qu’on entend par là ?

On peut très bien nier l’évidence, pourtant les chiffres et la multiplication des affaires de violences et d’homicides commis par les forces de l’ordre parlent d’eux-mêmes. A condition de ne pas être complice ou de mauvaise foi.

On peut aussi choisir de donner du crédit aux jérémiades des policiers lorsqu’ils se disent méprisés, quand bien même on sait qu’ils sont chaque année mieux dotés en moyens et en armes que l’année précédente, que la présomption de légitime défense et le permis de tuer leur sont quasiment acquis et que les autorités et les médias ne cessent de faire leurs éloges. Et surtout, on sait que dans les conflits qui les opposent à la population et aux “hors-la-loi”, le rapport de force est généralement en faveur des policiers.

On nous parle souvent de la dangerosité du métier et du fort taux de suicide dans la profession. C’est ne pas tenir compte de l’attitude agressive et provocatrice, voire souvent oppressante, adoptée par la police dans les quartiers pauvres, et qui augmente considérablement le risque pour elle d’être prise à parti. C’est aussi croire que la police est quotidiennement confrontée au crime organisé, alors qu’elle passe le clair de son temps à courir après du petit délit. Quant aux suicides, ils sont certainement plus la conséquence d’un malaise dû à l’ingratitude du métier et à l’omerta qui prévaut à propos de la violence et du racisme qui règne au sein de l’institution. Sans parler de la connivence dont bénéficient cette violence et ce racisme de la part de la hiérarchie : ce ne sont pas des dérives dues au manque d’encadrement de la piétaille, mais bien une politique consciente assumée par les officiers.

La violence et le racisme de la police sont systémiques.

La police étant le rempart protecteur des classes sociales aisées et de leur impérialisme économique, sa fonction ne peut être différente de celle d’une troupe contre-insurrectionnelle et coloniale. Elle assure le maintien de l’ordre social imposé par les classes dirigeantes et la préservation de leurs intérêts. Elle a donc pour tâche de surveiller et contrôler la population, d’empêcher toute tentative d’insurrection ou de mouvement en faveur d’une transformation sociale défavorable aux intérêts de ceux qu’elle protège. Elle exécute donc une politique consciente de contrôle et de chasse aux pauvres.

Lorsqu’on a compris ça, on ne peut plus accréditer le discours des bons et des mauvais policiers. Ou alors les mauvais sont ceux qui frappent, qui font preuve “d’inhumanité”, tandis que les bons sont ceux qui se taisent, sont complices ou se suicident. La structure est conçue pour étouffer les protestations en interne. Sinon à quoi servirait le devoir de réserve ? Le cas de Sihem Souid, auteure du livre “Omerta dans la police”, est à cet égard révélateur. Les déboires de la police du Nord en 2012 en disent long aussi.

La police frappe et la police tue, c’est un constat et un fait avéré : une quinzaine de personnes meurt à cause de la police en moyenne chaque année. En 2017, ce chiffre s’élève à 18 personnes (cf. Bastamag). Suite à l’adoption de la loi sur la sécurité publique le 28 février 2017, qui étend la définition de la légitime défense et donne aux policiers l’autorisation d’ouvrir le feu sans avoir à craindre des poursuites pénales, une série de personnes est tuée par balles par les forces de l’ordre dans les mois qui suivent : Liu Shaoyao, Angelo Garand, Jerome Laronze, Mickaël Simon, Luis Bico, Nicolas Manikakis

En mars 2014, Bastamag publie un article et une frise chronologique assez exhaustive des meurtres commis par la police, relevant 320 morts en cinquante ans. En mai 2017, Street press lui emboîte le pas et publie un autre décompte, établissant à 47 le nombre de victimes en 10 ans, suivi par Politis en janvier 2018, qui met à jour la longue liste des victimes, estimant cette fois à 37 le nombre de morts en 18 ans…

Dans une large majorité des cas, la version initiale servie par les policiers auteurs du crime et par le procureur mettent sur la table l’argument imparable de la légitime défense, qu’il y ait ou non des témoins pour affirmer l’inverse. Les premiers articles de presse relatent ensuite cette version sans chercher à la contrebalancer avec une enquête approfondie et indépendante auprès des témoins. La victime est dans un premier temps déshumanisée, réduite à son sexe, son âge et son origine (“un chinois de 56 ans”), voire ses troubles psychiques (“un forcené”), puis traînée dans la boue, les journalistes s’empressant de fournir des détails insignifiants ou mensongers sur la personnalité de la victime (“il faisait l’objet de plaintes du voisinage” ou “il était connu des services de police”). Ensuite, la presse se déverse en flots d’adjectifs péjoratifs sur la révolte populaire qui suit la nouvelle de la mort de la victime, avant de publier un ou deux articles faussement compatissants et larmoyants sur la cérémonie ou la “marche blanche” organisée par les proches dans la semaine qui suit le décès (“un hommage poignant”).

Le travail des médias contribue ainsi de manière considérable à la légitimation des crimes policiers. La victime, d’abord individu sans identité propre, dont la personnalité n’est digne ni d’intérêt ni de respect, est rendu responsable de sa propre mort, tandis que les policiers prennent la place des victimes, contraints de tuer pour survivre dans un monde où le moindre conflit est présenté comme une guerre symétrique : “si je n’avais pas tué, je serais mort”. Et peu importe si la personne décédée n’avait qu’une paire de ciseaux ou était désarmé. On oublie généralement que les policiers sont entraînés comme des guerriers et qu’ils passent leur temps à apprendre des techniques de krav maga destinées à désarmer des personnes munies d’armes blanches. C’est tellement plus facile de “neutraliser la cible”, en lui tirant dessus à distance…

La frénésie communicative des premiers jours ou des premières semaines laisse finalement la place à un implacable et interminable silence, qui n’est brisée que par l’annonce du non-lieu plusieurs mois ou années plus tard. Dans l’intermède, l’enquête occulte volontairement la plupart des pièces à conviction et des expertises à charge pour les policiers (témoignages, images, certificats médicaux…), tandis que les policiers incriminés poursuivent leur travail et obtiennent des faveurs de la part de leur hiérarchie et le soutien moral et matériel des syndicats policiers. L’impunité policière est un système dont les rouages sont plus subtils qu’on croit.

Les meurtres sont la partie émergée de l’iceberg. En dessous, il y a les centaines de “petites affaires” qui permettent de dessiner les contours de la domination policière et sécuritaire. Ces affaires racontent le harcèlement et l’humiliation quotidiennes subis par les résident-es des quartiers populaires, à travers des contrôles au faciès agressifs qui s’accompagnent trop souvent de violences physiques, d’attouchements sexuels et d’insultes racistes et homophobes. A cela s’ajoutent les courses poursuites des personnes qui tentent d’esquiver ces contrôles, courses qui se terminent extrêmement souvent par des coups de pare-choc, des accidents ou des passages à tabac. Dans le meilleur des cas, par des affrontements.

Les Brigades Anti Criminalité (BAC) et les Brigades Spécialisée de Terrain (BST) sont désormais célèbres pour leurs interventions musclées et agressives dans les quartiers populaires. Si elles veillent bien à ne pas trop marcher sur les plates-bandes de la brigade des stups, leur activité première est de multiplier les coups de pression pour “occuper le terrain” là où l’autorité de l’État est mise en question. Cela se traduit par des fouilles, des palpations et des contrôles d’identité intempestifs dans les halls d’immeubles et sur les parkings des cités de banlieue et “zones de sécurité prioritaires”, puis par des opérations punitives lorsque les populations cibles n’acceptent plus ce harcèlement et résistent physiquement à l’occupation policière de leurs quartiers.

Depuis 2010, les affaires de violences impliquant la police des quartiers ne cessent de se multiplier. En 2011, le Défenseur des Droits remet un rapport à François Hollande, relatant une hausse de 96% des plaintes pour manquement à la déontologie de la sécurité. En 2015, dix-huit adolescents résidents autour de la dalle Rozanoff dans le 12ème arrondissement de Paris portent plainte contre les agissements de la Brigade de Soutien de Quartier (BSQ). A la fin de l’année, la famille Kraiker résident à Pantin dénonce les violences, puis le harcèlement qu’elle subit de la part de la BST de Pantin – Aubervilliers. L’année suivante, Street Press publie une enquête dans la quartier de la Goutte d’Or (Paris 18ème) où les violences policières sont le quotidien des résidents. Début 2017, l’affaire Théo, violé avec une matraque par la BST d’Aulnay sous Bois, bouscule l’actualité pendant de longue semaines. C’est l’occasion de rappeler les pratiques habituelles des brigades de quartiers. En juin 2017, un article de Politis énumère quelques affaires de violences ordinaires impliquant la police, mettant en lumière leur systématisme puis, en novembre, la BST de Mantes la Jolie est accusée par Abdoulaye, un homme de 27 ans, de l’avoir arrêté violemment puis attaché à un radiateur brûlant, lui occasionnant des brûlures graves aux avant-bras…

Pendant ce temps, les médias de droite pointent du doigt les violences policières racistes outre-Atlantique, feignant de ne pas voir leur ampleur de ce côté de l’océan. Et les autorités françaises continuent de distribuer des flingues à la police, comme s’il n’y avait pas de cause à effet entre l’armement des forces de l’ordre et l’augmentation exponentielle du nombre de personnes assassinées. On nage en plein déni.

On est confrontée à une industrie de la bavure, consciemment favorisée par l’appareil d’État et ses relais médiatiques, dans la perspective de réaliser les fantasmes sécuritaires de la classe politique et apaiser la peur xénophobe chronique de son électorat le plus réactionnaire.

Il n’y a qu’une conclusion à en tirer : il n’y a plus lieu d’écouter les discours appelant à la paix sociale et s’appuyant sur la théorie des bons et des mauvais flics. Toute l’institution policière est complice des violences racistes et sécuritaire, la justice étant là pour assurer l’impunité et étouffer les révoltes légitimes qu’elle produit.

Il faut résister et ne plus leur trouver d’excuses.

Le 17 mars 2018, il faudra être nombreux-ses à rejoindre le cortège contre les violences policières et les violences sécuritaires qui se met en place au sein de la marche des solidarités.