Voici une histoire qui dure depuis 16 ans.

16 ans, c’est aussi l’âge qu’avait Geoffrey lorsqu’il fut visé et touché en pleine tête par un tir de LBD 40, le 14 octobre 2010 à Montreuil, par l’agent de police Jean-Yves Césaire. Il intervenait avec son unité pour réprimer les blocages de lycées lors des mobilisations contre la réforme des retraites Fillon/Sarkozy.

Raconter cette histoire en octobre 2026, en plein mouvement social lycéen, où l’on compte déjà plusieurs mutilations, les voir se faire matraquer, tenter de les noyer ou de les tuer avec des grenades tirées en pleine tête ne peut que résonner rageusement dans nos mémoires.

Le LBD est une arme bien connue aujourd’hui, mais pas autant qu’en 2010. Elle avait remplacé le flash-ball progressivement à partir de 2007. Elle a avait déjà mutilé plusieurs personnes à l’époque, dont des enfants, comme Pierre Douillard, un lycéen de 17 ans, à Nantes en novembre 2007.

Le flic auteur du tir est gardien de la paix, un flic de base qui s’est porté volontaire pour rejoindre la Compagnie de sécurisation et d’intervention du 93 (CSI 93), antenne de Bobigny. Les CSI sont des unités créées par l’État dans chaque département pour épauler les CRS dans les manifestations mais surtout pour réprimer les jeunes des quartiers lors d’opérations qualifiées de « lutte contre les violences urbaines » — exactement le terme employé 20 ans plus tard par le ministre de l’intérieur Laurent Nunez pour disqualifier le mouvement lycéen. Autre similitude, le même Nunez, en 2026, a annoncé la « suspension » des grenades après la mutilation d’un enfant à Lens (uniquement pendant le mouvement lycéen et pas dans les quartiers populaires); son lointain prédécesseur Hortefeux avait opéré la même diversion en 2010 en décidant la « suspension » des LBD après la blessure de Geoffrey (suspension là encore très sélective, uniquement en manifestation).

Après avoir massacré Geoffrey en plein visage, Césaire, le jour même, rédige, avec l’aval de son chef Yannick Landurain, un procès-verbal mensonger. Dans ce faux PV, il est écrit que ce jour-là les jeunes les ont attaqué par une « pluie de pavés et de pierres » pour justifier le tir de LBD en plein visage. Des mensonges qui seront révélés par deux séquences vidéo prises au moment du tir, publiées quatre jours après les faits. Sur ces images, on voit clairement deux enfants pousser des poubelles sur un trottoir, sans agressivité, ni pierres dans la main, et soudain l’un d’eux titube, désorienté. Sur la seconde vidéo, on voit l’auteur du tir s’approcher du lycéen, le visage en sang, et rejoindre ses collègues sans lui porter secours (revoir les séquences dans l’article paru ici même en 2019). Le faux en écriture? Voilà comment son auteur le justifie : « sur le procès verbal je n’ai pas pu retranscrire ce que j’ai ressenti, soit j’ai trop expliqué, soit j’ai trop fait succinct, j’ai compressé, je ne sais pas, mais ce n’était pas voulu, si j’avais voulu faire un faux, il y avait d’autres moyens… »

L’agression dure moins d’une seconde. C’était 16 ans plus tôt, et la procédure judiciaire est toujours en cours en 2026. Pendant cette seconde, la vie de Geoffrey bascule. Le premier constat médical, daté du lendemain 15 octobre, fait état de multiples fractures (mâchoire, plancher orbital, os du nez), avec hémorragie rétinienne sur son œil gauche avec baisse d’acuité visuelle… Jusqu’à aujourd’hui, il a subi 8 interventions chirurgicales, la dernière sérieuse en 2022. Son visage est parsemé de six plaques de titane censées consolider les fractures. La plus sensible se trouve au niveau du nerf trijumeau, se situant sous la joue gauche, qui lui cause encore des douleurs neurologiques qui ravivent sans cesse des migraines lancinantes. 45 jours d’ITT (Incapacité Totale de Travail) avant complication sont initialement fixés, ce sera au total 180 jours, soit 6 mois d’ITT. A ces séquelles physiques s’ajoutent bien évidemment des conséquences psychiques qui perdurent seize ans après l’agression — et qui perdureront jusqu’à la fin de sa vie.

Le geste du flic est clairement celui d’un mutilateur, même si, au sens médico-légal, Geoffrey n’a pas été « mutilé ».

Il est impossible de résumer l’ensemble de la procédure judiciaire. Comme toutes las affaires d’agressions policières, elle est à la fois singulière et typique du fonctionnement de la machine répressive.

D’une part, la police a immédiatement porté plainte contre Geoffrey pour des faits de « violence sur personne dépositaire de l’autorité publique ». Si une autre enquête s’ouvre au même moment sur l’agissement des agents de la CSI, cette plainte contre la victime ne s’est officiellement refermée que cinq ans plus tard. C’est en effet pendant le procès qui renvoyait Césaire devant le tribunal, en avril 2015, que le procureur a enfin décidé de classer la plainte contre Geoffrey.

2010-2017 : LA PLAINTE PÉNALE

Les faits sont connus quatre jours après le tir du 14 octobre 2010: les jeunes n’ont pas été agressifs et TOUTE la brigade a menti sur procès verbal. Il n’y avait pas de « lycéens virulents », pas de « fonctionnaires molestés », pas de « pluie de projectiles », pas de « légitime défense » et pas d' »attente des secours avec la victime ».

Mais au bout du compte, seul le policier tireur se retrouve inculpé pour agression, faux et usage de faux en écriture publique. Comment en est-on arrivé là ? Alors que tous ont fait le même PV, et que tous ont confirmé l’ordre de Landurain de « faire usage des LBD sur les caillasseurs ».

Pour la famille de Geoffrey, le plus dur à faire admettre — y compris à leurs avocats — fut précisément leur volonté d’attaquer la police sur le faux et usage de faux. Il faut savoir que cette infraction est un crime, puni d’autant plus s’il est commis par un agent « dépositaire de l’autorité publique », passible de quinze ans de prison, et donc susceptible d’être jugé devant une cour d’assises. Si l’auteur du tir a bien été poursuivi et jugé pour ce crime, en revanche tous ses collègues et sa hiérarchie, qui ont signé le même type de PV mensonger, ont tous été écartés de la procédure par la justice dans sa grande largeur (des procureurs et substituts aux juges instructeurs en finissant par les magistrats du siège, tribunal et cour d’appel, qui ont présidé les audiences).

FAUX ET USAGE DE FAUX : NE PAS LÂCHER LE MORCEAU

Dès l’apparition des vidéos, Geoffrey et sa famille insistent pour que leur plainte s’oriente aussi vers le faux en écriture en bande organisée… Leurs avocats sont sceptiques: « vous ne l’aurez jamais… » Lorsqu’un juge d’instruction est désigné un mois après les faits, il n’est saisi que pour l’agression, pas pour le faux. Le parquet de Bobigny, avec à sa tête la procureure Sylvie Moisson, s’opposera de tout son poids à cette mesure. Qu’un policier soit poursuivi pour faux est en effet rarissime : les parquets, nommés par le ministère de la Justice et donc par le pouvoir politique, évitent d’impliquer la police à un tel niveau de compromission criminelle.

La famille de Geoffrey a dû batailler pour forcer la main à la justice. En pareil cas, la seule issue pour les victimes est de déposer une requête auprès du doyen des juges d’instruction afin d’exiger que ce crime soit instruit conjointement avec l’agression. Requête effectuée en mai 2011. Le doyen accepte en octobre 2011, un an après les faits. Il faudra attendre encore 1 an de plus pour que Césaire soit mis en examen pour faux et usage de faux dans le bureau du juge d’instruction, le 12 septembre 2012.

L’instruction durera ensuite 2 bonnes années. Le policier ne sera jugé, après plusieurs reports, qu’en avril 2015. Une question se pose alors, pour toutes les victimes en pareil cas : faut-il demander que le procès se déroule devant les assises, constitué d’un jury populaire, ou bien au tribunal correctionnel ? La question se pose clairement, les jurys populaires, comme l’opinion publique, penche plus facilement du côté des policiers (LIEN PROCES 1312)… En cas d’assises pour le faux, cela entrainerait deux procès, car l’agression ne pourrait se juger que devant un tribunal correctionnel (peines passibles de moins de 15 ans de prison). Finalement, en accord avec les parties civiles, décision sera prise de joindre les affaires devant une seule juridiction, ce sera le tribunal correctionnel de Bobigny.

TRIBUNAL CORRECTIONNEL, AVRIL 2015

Geoffrey au TGI de Bobigny, soutenu par Pierre Douillard, premier mutilé français du LBD (à Nantes le 27 novembre 2007).

Dès les premiers moments du procès d’avril 2015, un événement survient. Pour visionner les images de l’agression qui sont alors au cœur de l’instruction, le tribunal sort un CD Rom sous scellés sur lequel a été gravé les vidéos. Stupeur, le CD ne fonctionne pas. De sa chaise, Geoffrey remarque qu’une énorme rayure apparait sur le disque. La cour ne relève pas cette anomalie, alors que « le bris volontaire, la dégradation ou la destruction de scellés apposés par l’autorité publique » est passible de 2 ans de prison et de 30.000€ d’amende. Scellés dégradés par qui ? Scénario habituel, pratique courante ? En tout état de cause, la présidente du tribunal avait prévu le coup, puisqu’elle demande à la greffière d’aller chercher, dans son bureau, une copie du CD défectueux, afin de visionner les fameuses images au tribunal et au public présent.

Les éléments sont suffisants pour que l’auteur du tir soit reconnu coupable. Il est condamné à 1 an de prison avec sursis, 1 an d’interdiction d’exercer, et de 2 ans d’interdiction de port d’arme.

La question se pose alors : le faux et usage de faux a-t-il réellement été sanctionné? Passible de 15 ans de prison sur le papier, ce crime semble avoir été totalement évincé du procès. Cette audience correctionnelle n’a duré, en effet, qu’une après-midi ! Les débats ont pourtant démontré que l’ensemble des collègues de Césaire, brigadiers ou gardiens de la paix, mais surtout son chef d’unité Yannick Landurain, tout comme les officiers du commissariat de Montreuil, ont tous fait des déclarations mensongères afin de protéger le tireur et surtout d’envoyer sa victime, un enfant de 16 ans, devant le tribunal. Rappelons le, la plainte contre Geoffrey n’a été classée qu’à l’issue de cette audience, 5 ans après les faits.

Cet extrait des minutes du procès indiquent bien que le chef d’unité Landurain, et implicitement toute la ligne hiérarchique, ont bénéficié d’une grande mansuétude.

« Attendu que le 8 novembre 2010, Yannick LANDURAIN revenait sur ses déclarations après visionnage de la vidéo amateur qui lui avait permis de réaliser que le jeune homme qui avait été touché par le tir de LBD n’était pas celui qu’il avait vu jeter des cailloux dans la direction des policiers…;
Qu’il convient de constater d’une part, que le commandement légitime ne soustrait pas le fonctionnaire de police à une appréciation personnelle et actuelle de sa situation de légitime défense ou non, à une obligation de discernement quant au recours ou non à l’usage de la force, et que d’autre part la justification par la situation de légitime défense apparaît en définitive particulièrement approximative tant chez Jean-Yves CESAIRE que chez son supérieur hiérarchique, Yannick LANDURAIN, dont les explications claires et nettes avant la connaissance de l’existence de la vidéo amateur, semblent confuses après son visionnage… »

Le tribunal convient donc, avec des mots savamment choisis (« justification… approximative »… « explications semblent confuses après son visionnage »), que le supérieur hiérarchique du tireur s’est lui-même rendu coupable de faux en écriture.

Le tribunal aurait pu requalifier les faits le jour même afin d’impliquer les collègues. Le vice procureur de Bobigny Yves Pageot, aux premières loges car c’est lui qui représente le « ministère public » et requiert les peines contre Césaire, aurait du, dès le lendemain, ouvrir une instruction pour faux et usage de faux contre tous les agents ayant menti pour protéger le collègue et faire condamner à tort un jeune de 16 ans. Il n’en a rien été.

Il faut rappeler que Landurain sait cajoler sa hiérarchie. C’est un gros poisson du syndicalisme policier, membre d’Unité-SGP-FO, le syndicat qui se prétend tendance « de gauche » (affilié à Force ouvrière), devenu « Unité » tout court ces derniers temps. Ces liens politiques ont sans doute pesé pour le protéger de ses nombreux exactions comme flic de choc dans le 93.

COUR D’APPEL, MARS 2017

Alors que la vie d’un adolescent a été détruite, physiquement, psychologiquement, socialement… Césaire, qui a continué tranquillement sa vie, sa besogne et reçu son salaire, trouve quand même le verdict trop sévère et fait appel.

Le procès d’appel s’est tenu en mars 2017 (7 ans après les faits). La cour d’appel de Paris, saisie par l’avocat du tireur Laurent-Franck Liénard (mais qui est donc celui-là?), n’a pas tenu compte du faux en écriture commis par ses collègues et surtout son chef, Yannick Landurain. Le jugement n’en dit absolument rien. Pourtant, lors de cette audience, les juges d’appel en ont la certitude : « Ça ressemble à du copier coller », dira l’une des juges assesseurs en comparant les PV des différents agents présents sur place le 14 octobre. Même conséquence qu’en première instance : l’infraction de faux et usage de faux, constaté en pleine audience, n’aura aucune conséquence judiciaire.

Venons en au verdict. La Cour d’appel est encore plus clémente pour le tireur. Certes, elle alourdit la peine principale (18 mois avec sursis contre 1 an) mais elle adoucit la sanction d’interdiction de port d’arme : de 1 an d’interdiction totale de porter une arme, la cour le condamne à 3 ans d’interdiction… de porter un LBD. Enfin, La cour annule d’un trait l’interdiction d’exercer, qui était de 1 an en première instance. Dernier cadeau : la cour accepte sa demande de non inscription au casier judiciaire.

Même quand la « justice » condamne, elle reste clémente alors qu’un crime commis par un représentant de la force publique devrait, selon leurs lois, être plus sévèrement puni. L’impunité de la police restera inébranlable tant qu’elle sera organisée par des magistrats !

Sur les intérêts civils (les indemnités dues à la victime), il est important de noter que la cour, même si elle n’a condamné qu’une seule personne, n’exonère pas l’Etat de sa part de responsabilités. Elle s’en remet au tribunal civil, qui est précisément chargé de déterminer les dommages, et, surtout de qui doit payer.

Comme dans toutes les affaires pénales, la cour d’appel exige que le condamné règle une provision. Dans le cas de Geoffrey, la cour la fixe à 40.000€. Surprise : la famille remarquera quelques temps plus tard que le virement a été effectué depuis un compte bancaire de la préfecture de police de Paris, la haute hiérarchie du policier tireur. En principe, ça doit n’être qu’une avance qu’il devra rembourser selon son niveau de vie (2700 euros de salaire mensuel, selon ses déclaration à la cour).

LE COUP TORDU DE LA CASSATION, AOUT 2017

Après le verdict, nouveau coup sur la tête : le flic Césaire, toujours sur les conseils de son avocat, se pourvoit en cassation. Apprenant cela, Geoffrey, en plus de ses douleurs persistantes, est pris en charge et hospitalisé dans un service psychiatrique pour une dépression sévère.

Mais ce pourvoi n’était qu’un sinistre calcul pour accabler la victime. Liénard se permettra de ne pas rendre son mémoire en défense, rendant le pourvoi caduque et la condamnation de Césaire définitive. Le volet pénal est donc clos le 7 aout 2017.

Pourtant, la bataille n’est pas terminée. Vient ensuite le deuxième acte de ce théâtre judiciaire, le tribunal civil qui devra déterminer quelles sont les indemnités à verser à la victime, et surtout, qui doit payer. C’est toujours le Tribunal de grande instance de Bobigny qui est désigné.

2017-2026… LE PROCÈS CIVIL

Il est indispensable à ce stade de présenter un personnage central de ces affaires : l’Agent judiciaire de l’Etat (AJE). C’est une partie au procès. Il agit comme l’avocat de l’État. C’est aussi le carnet de chèque de la République, il va chercher d’abord à se déclarer irresponsable et à demander son retrait des débats, il a tout intérêt à faire trainer la procédure, et pour finir il va négocier à la baisse la somme à payer.

Il s’agit d’une stratégie politique : en impliquant l’AJE, il engage la responsabilité de l’État : c’est mettre en accusation pas seulement un policier mais La police en entier.

Déjà, pendant le procès pénal, l’AJE a tenté plusieurs fois d’esquiver les demandes des parties civiles d’impliquer l’Etat dans la blessure, formulées dès novembre 2014. C’est la demande de report de l’AJE qui a repoussé la date à avril 2015.

L’Agent judiciaire, bien qu’il dépende du ministère des Finances, c’est le ministère de l’Intérieur en coulisses. Il va adopter la même tactique pendant le procès civil.

PROCÈS INTÉRÊTS CIVILS, NOVEMBRE 2020

Une première audience devait se tenir à la fin de l’année 2017. Elle sera reportée à quatre reprises. Les avocats du policier et de l’AJE se sont fait porter pâle à tour de rôle. L’enjeu de la première audience est de désigner un expert médical pour estimer les dommages. Cette expertise, en principe, doit être à la charge par la personne condamnée. Par « soucis d’efficience », la juge propose à la famille de Geoffrey de régler la note… Les parties civiles acceptent cette « proposition » en espérant faire avancer la procédure. Dans un jugement du 5 avril 2019, le tribunal de Bobigny diligente donc une nouvelle expertise. Il y en a pour 3900€. Avec un délai précis : 45 jours. La famille dépose un chèque dans les temps au greffe du tribunal.

Mais 4 jours avant l’expiration du délai, le même chèque, déposé au greffe 40 jours plus tôt, se retrouve dans la boîte aux lettres de ses parents. Par quel tour de passe-passe ? Envoyé par qui ? Personne ne le saura, évidemment. La famille de Geoffrey retourne donc au greffe déposer le chèque, en exigeant un courrier officiel attestant de ce dépôt.

L’expertise tombe le 4 février 2020, qui établie l’état physique et psychique de Geoffrey dix ans après l’agression. Une nouvelle audience est programmée au 13 novembre 2020. Trois ans après la condamnation définitive. 10 ans après les faits !

Dans son délibéré du 11 décembre, le tribunal civil tombe dans le panneau : aucune indemnité n’a été jugé redevable à l’AJE. Elle décide de rendre seul responsable le tireur Césaire, écartant la responsabilité de l’AJE — et, par conséquent, l’administration policière, prétextant que le faux en écriture est une faute personnelle.

Sauf que les indemnisations sont réclamées pour l’agression causée par le tir de LBD en pleine face… Élément complètement occulté par le tribunal civil.

Il faut bien comprendre que Geoffrey et ses proches savent pertinemment que la responsabilité ne repose pas que sur un seul tireur. L’Etat et tout son système ont permis et permettent encore que des enfants se fassent tirer dessus.

C’est pourquoi la famille a fait appel de ce jugement civil, pour exiger que l’AJE paye aussi : ce n’est pas « une faute personnelle sans lien avec le service ». De son côté, le flic, sentant qu’il a été lâché, fait appel aussi pour faire payer l’AJE…

Chercher à tout prix à impliquer l’AJE, c’est un acte politique. Tout est fait dans la machine judiciaire pour que les indemnités dues aux victimes après une agression quelconque, même quand l’Etat est condamnée devant le tribunal administratif, soient réglées par le « Fonds de garantie des victimes des actes de terrorisme et d’autres infractions » (FGTI). Même en cas de violences ou de crimes policiers, cet argent n’est pas ponctionné sur le budget du ministère de l’Intérieur : le FGTI est une caisse alimentée par les primes d’assurances privées, c’est à dire des fonds provenant de tout-es les assuré-es, pas de fonds publics venant des coffres du gouvernement.

APPEL DU JUGEMENT CIVIL : 13 OCTOBRE 2026

La famille fait donc appel en décembre 2020. C’est la cour d’appel de Paris qui est saisie. Nouvelle punition : il faudra attendre 5 ans pour qu’une audience soit programmée. Cinq ans de plus ! Ce n’est qu’en posant des questions insistantes au parquet de Bobigny que la famille et ses avocats apprennent que le dossier complet, en 5 ans, n’avait pas été transféré dans les locaux de la cour d’appel de Paris. Dossier bloqué par qui? Les petites mains du tribunal ont encore frappé.

Il faut rappeler ici comment le faux en écriture a grippé leur petite machine bien huilée. D’habitude quand un policier cause une mutilation après un tir de LBD ou de grenade, l’avocat Liénard, attitré par la profession, argumente que « l’arme était déréglée, qu’il ne voulait pas viser la tête, que la situation était critique, que ça s’est déroulé le cadre d’une opération de maintien de l’ordre, sous l’autorité du préfet, que c’est donc au tribunal administratif de juger, le tireur n’est pas coupable », bref, le vomi habituel.

Mais en signant son PV mensonger, le flic Césaire a tout fait foirer. Il a menti pour dissimuler son tir injustifié. Il s’est rendu doublement coupable. L’État l’a alors lâché, l’AJE s’en est lavé les mains, en plaidant que le faux en écriture est une faute personnelle, que le tir n’était pas réglementaire, et que le prévenu devait donc assumer seul les conséquences de ses actes.

La famille a un argument pour impliquer l’État, celui que l’administration policière utilise toujours contre les victimes : l’arme déréglée. D’après les expertises citées dans les deux procès de 2015 et 2017, un écart de 12 cm entre la visée et l’impact a été constaté sur le fusil LBD utilisé lors des faits. Nous savons pertinemment que cet argument crasseux est une esquive pour exonérer tous les policiers mutilateurs. Mais cette fois, ça peut se retourner contre eux.

Extrait du premier jugement de Bobigny en 2015 :

« Qu’il convient de constater en conséquence, d’une part qu’une arme dangereuse, dont
l’usage apparaît banalisé en raison de sa nature d’arme dite non létale,
– dont l’usage apparaît d’autant plus aventureux que les fonctionnaires de police ne
peuvent bénéficier d’un entraînement dont le sérieux devrait être à la hauteur de sa
dangerosité,
– dont la fiabilité est douteuse (en raison de déréglage et de l’effet de la dispersion selon
la distance de tir),
– dont le statut d’arme collective, et non d’arme personnelle, tend à déresponsabiliser son
usage (…)

Pas d’entraînement sérieux, arme à « fiabilité douteuse », « statut d’arme collective » : voilà comment il est démontré que toute la chaîne policière, l’institution, ses rouages et sa bureaucratie sont responsable de la grave blessure dont a été victime Geoffrey le 14 octobre 2010. Et qu’elle devra aussi payer la note. Leur avocat va plaider que les fautes commises par son agent « ne sont pas dépourvues de tout lien avec le service ».

LE NERF DE LEUR GUERRE

Sur le plan financier, c’est peu de dire que le combat est inégal. Rappelons quelques fondamentaux. Quand un agent de l’ordre est mis en cause, pendant toute la procédure judiciaire, il bénéficie de ce qu’on appelle la « protection fonctionnelle ». Un terme vaseux pour dire que le flic prévenu ne paye pas son avocat. C’est pris en charge par le budget du ministère de l’Intérieur (dans le budget 2025, 18 millions d’euros ont été réservés au titre de cette « protection fonctionnelle »). En face, la victime et ses proches, en 16 ans, ont déboursé pas moins de 18.000€ de frais d’avocats et de procédure. On ne parle ici que de frais de justice.

N’oublions pas qu’en 2020, face au tribunal civil, ce sont les parties civiles qui ont du allonger près de 4000€ pour qu’une expertise médicale soit réalisée, devant l’insolvabilité du flic et face au refus de l’administration, via son Agent judiciaire, de les prendre en charge. C’est encore la victime qui doit sortir son carnet de chèques!

Lorsque la famille a touché la provision de 40.000€ exigée par la cour d’appel en 2017, le policier condamné n’a donc rien déboursé. Il a bénéficié d’une sorte d’avance de la préfecture de police. Geoffrey n’a pas touché à cet argent. Trop de camarades mutilées se sont vues réclamer des sommes qu’on leur avait versé au titre d’indemnités provisoires, alors cette provision, Geoffrey ne veut pas y toucher. Après sa condamnation définitive il y a 9 ans, Césaire a du, comme toute personne condamnée en présence de parties civiles, verser régulièrement une somme d’argent sur un compte bloqué géré par la CARPA (une instance tenue par les barreaux d’avocats). Début 2026, il avait versé sur ce compte environ 13000€, que Geoffrey ne pourra pas toucher avant la fin de la procédure. A titre indicatif, 13.000€, en 16 ans de calvaire pour Geoffrey, représente 67€ par mois.

Si Geoffrey a du mettre ses projets et sa vie d’adulte entre parenthèses, Césaire a conservé son boulot, n’a perdu aucun jour de salaire, il n’a pas été interdit d’exercer par la justice et pas davantage par son administration : se rendre coupable de faux en écriture lui a juste couté un conseil de discipline. Sanction : 5 jours d’exclusion temporaire… AVEC SURSIS ! Dès 2012, il avait été promu, nommé brigadier, comme son supérieur Landurain qui était passé brigadier-chef. En 2016, Césaire a été muté, à sa demande, en Guadeloupe, devenu chef d’unité avec douze agents sous ses ordres. Le combat est vraiment inégal, il faut s’y préparer.

Voilà les enjeux avant que ne s’ouvre cette nouvelle audience devant la cour d’appel de la chambre civile. Un premier rendez-vous avait été fixé en février 2026. Nouveau coup tordu : audience reportée, l’AJE n’a pas rendu son mémoire à temps. Huit mois dans la vue.

Voilà où on en est.

Après avoir soutenu le flic en lui offrant la protection fonctionnelle, en l’ayant promu, muté, puis payé à sa place une petite partie des indemnités pour aller dans une cassation pourrie par son baveux Liénard, avec l’idée qu’il ne dénoncera jamais sa hiérarchie sur la question du faux et usage de faux en écriture publique en bande organisée, l’État, se croyant sorti d’affaire, le laisse tomber sur la question des indemnisations avec la complicité du tribunal de Bobigny.

Comble de tout, la victime se retrouve au côté du flic pour engager la responsabilité de la l’État concernant l’agression, la réelle cause des blessures de Geoffrey. Le tout dissimulé derrière son faux en écriture, condamné mollement par le tribunal et sauvagement récupéré par l’AJE pour ne pas payer « solidairement » avec le policier mutilateur.

16 ans après, report après report, décision inique après décision inique, dégradation après dégradation, harcèlement après harcèlement, la justice nous a démontré qu’elle est minée par l’appareil policier, installé dans tous les rouages des institutions.
Si tout le monde déteste la police, tout le monde doit aussi détester la justice.

Le prochain acte se jouera le 13 octobre 2026, dans le vieux tribunal de l’ile de la Cité, à deux pas de la Sainte-Chapelle et de la préfecture de police. Ce sera 16 ans exactement après le tir qui lui a déchiré la vie. Ainsi Geoffrey, reconnu victime, a déjà passé la moitié de sa vie en procédure par les turpitudes de la police et de leurs petites mains trafiquant dans les tribunaux. Ce qui est le plus désolant, c’est qu’on a oublié Geoffrey, seul face à ces sordides procédés.

—

Geoffrey et ses proches n’appellent pas à venir en soutien au tribunal le 13 octobre, ils et elles n’en attendent rien et encouragent plutôt toutes celles et ceux qui le peuvent à soutenir les enfants qui se révoltent partout en ce moment, les jeunes gardé-es à vue dans les commissariats comme celleux qui sont jugé-es à la chaîne au tribunal judiciaire de la Porte de Clichy. Cette jeunesse qui doit encore et toujours affronter la férocité de l’État, de ses armes et de sa police.