Les ravages des “balles de défense” autopsiés par des ophtalmologistes

Deux équipes de médecins et de chirurgiens ophtalmologistes français ont publié deux correspondances dans la sérieuse revue médicale britannique The Lancet (éditions des 10 août et 2 novembre). Il est question des conséquences traumatologiques des tirs de balles dites de “défense”, “projectiles à impact kinétique” (KIP en anglais), selon la désignation qu’en ont fait les ophtalmologues pour décrire ces armes. La période étudiée s’étend de février 2016 à août 2019. Les deux équipes, menées par Aurore Chauvin (univ. Sorbonne / Pitié-Salpêtrière) et Jean-Louis Bourges (univ. Descartes / Cochin), remarquent tout d’abord qu’aucune réglementation ne contraint les autorités ou les fabricants d’évaluer l’impact de leurs armes sur les visages des personnes touchées, ni de réaliser d’études épidémiologiques sur les blessures, les traumas et leurs évolutions.

Pour obtenir les données sur les blessures de ces dernières années, notamment pendant les manifestations des gilets jaunes, les ophtalmos ont contacté une douzaine de CHU, trois à Paris et dix en province (Bordeaux, Nantes, Saint Denis/La Réunion, Grenoble, Reims, Toulouse, Montpellier, Rennes, Saint-Étienne, Lyon) et ont pu recueillir des éléments sur 43 cas pris en charge sur la période considérée (42 mois entre 2016 et 2019).

Ont été relevées 25 cas de déchirure du globe oculaire (open globe injury) et 18 cas de froissements du globe (bruising). La rétine a été atteinte 10 fois, on compte 12 fractures du visage [cf photo d’ouverture], dont deux qui ont mené à des complications cérébrales. 30 des 43 patients ont du subir des opérations lourdes après les premiers soins, une quinzaine a du subir une autre opération des mois plus tard. Et finalement on compte neuf cas d’énucléation.

Radio d’un des visages fracturés (The Lancet, aug 2019)

Dans l’article publié cet été, les chirurgiens de La Pitié-Salpêtrière désignent ces armes pénétrantes comme clairement létales, causant des “traumatismes sévères aux conséquences fonctionnelles irréversibles et ayant de fortes implications sociales à long terme” :

Although rubber bullets from NLHHWs are designed to induce blunt injuries to incapacitate violent individuals without using firearms, they might induce death as well as severe trauma with irreversible functional consequences and long-term social implications. Unlike plastic bullets, rubber bullets cause more severe injuries to the head which is particularly vulnerable to such projectiles.

The Lancet, 2 aout 2019.
Une balle de 40mm / LBD 40

Ces deux publications ne sont pourtant que des “correspondances”, des lettre de chercheurs très courantes dans la presse scientifique. Ces courtes missives ne font qu’évoquer le problème succinctement, en établissant des liens de causalité entre les types de blessures recensées et les armes impliquées (balles de 40mm de diamètre). Ce ne sont donc pas des études approfondies. Et il n’y a eu jusqu’ici aucune étude épidémiologique sérieuse lancée sur les armes du maintien de l’ordre à la française.

Nous avons retrouvé un article plus détaillé mais portant sur des versions “self defense” du flashball, l’ancêtre du LBD. Signée en 2009 par deux unités de chirurgie maxilo-facialle (CHU de NAntes et de la Pitié-Salpêtrière), elle porte sur seulement six cas (revue Injury, juillet 2009), dont deux ont perdu la vue. Personnes victimes des fusils de la marque SAPL (CG27 et CG54), envoyant un projectile de 18mm (proche des rubber bullets britanniques) ou une balle “chevrotine” qui expulse douze billes de 7mm. Dès cette époque, les médecins réclamaient que les blessé-e-s touchées par ces types d’armes soient traité-e-s comme des patients atteints par d’autres armes à feu (high energy trauma patients).

lepistolet SAPL GC57 et une balle de 18mm extraite après la chirurgie

La littérature médicale est plus abondante sur les conséquences traumatologiques d’autres types de balles de défense, les balles en plastique ou en latex (plastic ou rubber bullets), utilisées massivement pendant la guerre civile en Irlande-du-Nord des années 70, dans l’apartheid d’Afrique du Sud dans les années 80 et un peu plus tard en Israël pour mettre au pas les résistant-e-s palestinien-e-s.

Dans la revue Eye en 2003, des ophtalmos de l’hôpital St John de Jerusalem témoignent sur 42 cas de blessures au visage et de mutilation survenues lors de l’intifada en Palestine sur une période de trois mois en 2001 (Eye, 6 oct 2003). Ils ont identifié l’arme suspecte number one : l’IRB (improved rubber bullet), un projectile de 17mm de diamètre et de 15,4g, un embout de métal enrobé d’une couche de caoutchouc (ou de latex). Auparavant, la balle “standard” faisait plutôt 20mm et pesait 14g. Les médecins disent d’emblée que rien ne permet d’affirmer que l’IRB ait fait mois de dégâts que la balle “standard”. Rappelons au passage que la version LBD, c’est un diamètre de 40mm. Le fameux flashball première version envoyait des calibres plus importants, 44mm. Selon de simples constatations sur la gravité des blessures depuis l’arrivée du LBD à partir de 2007, le passage à 40mm a eu de fâcheuses conséquences sur les cas de perte de vision, car la taille de ce calibre a plus de change de pénétrer le globe oculaire qu’une balle de 44.

En tous cas, quelque ce soit le calibre, les dégâts paraissent assez proches. Cette étude de 2003 décompte 12 énucléations, 16 cas de déchirure du globe oculaire, 11 dommages à la rétine, 15 fractures maxillo-faciales autour de l’œil… Cas particulier avec ces balles de 17mm, elles ont un plus fort pouvoir pénétrant : 9 projectiles ont du être extraites du cortex cérébral des patients, ce qui a causé deux morts parmi leur échantillon de victimes palestiniennes.

En 2017, une méta-étude réalise aux États-Unis (British Medical Journal, 5 dec 2017) est allée encore plus loin dans la compréhension des blessures de la catégorie “rubber bullets” de 20mm. Ils ont disséqué 26 articles médicaux, parus entre janvier 1990 et juin 2017 (période de 27 ans), portant sur des victimes touchées par ces projectiles.

L’échantillon porte sur 1984 personnes, touchées lors de manifestations ou d’interpellations policières. Parmi elles on déplore au total 53 morts (soit presque 3%!) et 300 cas d’infirmité permanente (mutilations), soit 15,5%. Sans surprise, sur ces 300 mutilations, 261 ont concerné des éborgnements, cécité totale suite à la perte d’un œil. Les constatations balistiques indiquent que les impacts au visage sont les plus dévastateurs : 50% des cas mortels et 83% des infirmités ont été causés après des tirs dans la tête et au cou. Sur les survivants, les médecins ont constaté un total de 2135 blessures ou lésions, parmi elles 71% étant jugées “sévères”.

Cette analyse médicale assez froide s’accompagne tout de même d’une lecture politique du contexte dans lesquels ces armes sont employées. Ils indiquent par exemple que la manière dont la police et les forces de sécurité répondent aux protestations populaires — en usant d’armes de contrôles de foules comme les KIP ou rubber bullets — “menace fondamentalement l’exercice du droit de manifester pacifiquement“. “Malgré l’usage l’usage massif de ces armes, ajoutent-ils, il y a très peu de contraintes sur [leur] développement et aucune obligation faite aux fabricants à informer le public sur leur conception ou leur conditions d’usage.” Les auteurs constatent enfin amèrement qu’il y a “très peu de liens entre la communauté médicale qui traite les blessures et les forces de police qui utilisent ces armes”.

In recent years, there has been significant attention to the number of popular protests challenging governments and other powerful actors. In many cases, police and security forces have responded in ways that fundamentally undermine freedom of peaceful assembly and often lead to escalation through the unnecessary and disproportionate use of force. Such use of force often involves crowd-control weapons (CCWs) that cause preventable injury, disability and death. (…)

Despite the widespread use of KIPs and the numerous types available, there is limited regulation of the development of these weapons and limited public information provided by manufacturers on their design and guidelines for use. (…)

manufacturers are not required to keep records on injuries from their products in development, field trials or actual use. In most countries, there is no legal requirement for law enforcement to collect data on injuries from KIPs. Though police may record related deaths, these data are often not publicly available or complete. Similarly, military data on both international and domestic use of these weapons is confidential. There is often limited communication between the healthcare providers who treat and manage injuries and police who typically use the weapons. While non-governmental organisations and human rights groups may report injuries or deaths in specific incidents, they have not established surveillance mechanisms to systematically collect injury data.

BMJ, 2017

Sources :