Déni, mensonge, diversion : comment la police a tué Steve Maia Caniço

Dans la mort de Steve Maia Caniço, disparu dans la Loire le 22 juin, la sale besogne policière s’est manifestée dans toute sa splendeur. Au départ, une scène de brutalité odieuse sur des jeunes qui font la teuf. Des personnes gazées, tazées et frappées qui s’enfuient, certaines tombent dans le fleuve. Et Steve ne remontera jamais. Pour couvrir la police, mensonges et maquillages se multiplient pour incriminer les teufeurs, une « enquête » bâclée de l’IGPN est balancée dans la presse pour blanchir les flics alors que des dizaines de témoins ont été complètements ignorés. Une sale besogne orchestrée par deux « serviteurs » de l’État : le commissaire Chassaing et le préfet d’Harcourt.

Le journal Nantes Révoltée, dans son numéro paru en septembre, fait un long récit des faits et reconstitue tout l’affaire. Tout le monde savait. Tout le monde savait dès le soir même qu’une dizaine de personnes étaient tombées dans la Loire. La disparition de Steve ? Les autorités ont leur explication : il devait juste être en train de cuver sa drogue et son alcool dans un coin…

Alors que les policiers tabassent au sol plusieurs personnes derrière un mur de son, on entend crier « y’a des gens dans la Loire ! » Une personne témoigne : « j’aperçois une personne dans l’eau, elle avait du mal à nager et s’éloignait de la berge. Avec un petit groupe- nous lui parlions afin qu’elle reste éveillée et nous lui éclairions la berge pour qu’elle s’en approche ». Pendant ce temps, les agents contemplent la scène d’épouvante qu’ils ont provoquée. Le quai est quasiment vide, quitté à la hâte par des grappes de personnes hébétées. Les uniformes sont totalement indifférents au sort des personnes tombées dans le fleuve par leur faute. « Quand on est allés voir la police pour leur dire qu’il y avait des gens à l’eau, on s’est fait envoyer balader : « Cassez-vous ou on vous embarque » ou encore « c’est pas notre boulot, c’est celui des pompiers ! »

Nantes révolté, n°6

Et voilà comment le préfet Claude d’Harcourt, deux jours après la charge sur les bords de Loire, présente les choses :

« Les forces de l’ordre interviennent toujours de manière proportionnée, mais face à des individus avinés, qui ont probablement pris de la drogue. Il est difficile d’intervenir de façon rationnelle ».

Pourtant, tout était clair :

Il faudra plusieurs jours pour que des recherches soient lancées pour retrouver Steve. Comment expliquer cette lenteur alors que les autorités savaient précisément ce qui s’était passé ? Un homme tombé dans l’eau rapporte qu’il a vu Steve se débattre à côté de lui, qu’il a essayé de l’aider mais qu’il n’a rien pu faire. Et il l‘a vu couler, explique plus tard Johanna, la sœur de Steve. Elle ajoute propos de son frère : « il ne savait pas nager ». D’autres témoins affirmeront qu’ils ont vu le jeune homme en train de se reposer non loin du quai, quelques minutes avant l’intervention des policiers. Parmi eux, Jérémy, un autre fétard tombé à l’eau, certifie avoir entendu un rescapé alerter les sauveteurs sur le fait « qu’un homme avait coulé ». Pour lui c’était sûr, il y avait un noyé. Un autre, Alexandre, explique : « Dans le bateau des sauveteurs, un homme a crié ” il manque une personne à l’appel, il y a un homme qui est en train de se noyer ” ». Tous les rescapés l’affirment aux secouristes. Aux forces de l’ordre, à la hiérarchie policière. Dès l’aube du 22 juin, tout le monde était au courant qu’une personne avait disparu dans le fleuve.

Interrogé sur le commissaire qui a lance la charge, monsieur le préfet affirme tranquillement : « c’est le meilleur commissaire en termes de gestion de l’ordre public ». Un agent zélé qui croit faire la loi dans les manifs Gilets jaunes à Nantes depuis des mois :

Gregoire Chassaing est un habitué de toutes les manifestations, un visage familier de la répression à la nantaise. Il met une ferveur personnelle à appliquer ses missions : il a par exemple constitué une garde personnelle d’agents de la BAC destinée à mater les luttes, et en particulier, selon ses termes, « l’ultra-gauche » dans la Ville. Le commissaire est engagé à l’extrême-droite, du côté des mouvances traditionalistes. Sur internet, la femme du fonctionnaire ne cache pas ses engagements, et dénonce en vrac « la PMA sans père », « le mariage gay et l’avortement ». Une image du couple, prise dans un cadre privé, montre le commissaire et son épouse. Le visage grossièrement maquillé en noir, une perruque afro sur la tête. Un « blackface », pratique raciste régulièrement dénoncée.

Pour faire passer les jeunes pour des sauvages qui ont provoqué les flics, on fait diversion. Exemple cynique avec, le jour même de la découverte du corps plus de 40 jours après sa disparition, le spectacle de grand Guignol du premier ministre Philippe, son ministre Castaner derrière lui, silencieux et minable, qui « révèle » à la presse une synthèse de 10 pages de l’IGPN qui présente l’action de la police comme une légitime riposte face à de jeunes fous avinés et haineux… Comme d’habitude, les journaux ont gobé la tambouille tout en la dissimulant : le document de l’IGPN est distillé dans toute la presse, mais aucun média ne l’a publié en intégralité. Quand il le sera le 7 aout, on découvre un document quasi illisible, les pages n’ont même pas été scannées, des photos de qualité médiocre.

Dans ce document, les témoins cités sont quasiment tous des agents des force de l’ordre ou ceux agissant sous leurs directives. Par exemple un secouriste, qui a aidé à repêcher quatre personnes tombées à l’eau ce soit là. Les flics de l’IGPN prennent soin de noter ce que lui aurait dit l’une des personnes repêchées :

« Une personne lui avait déclaré avoir été poussé sans en préciser ni les circonstances ni l’éventuel auteur de la « poussette » et aucune des personnes secourues ne lui avaient dit avoir sauté volontairement. (…) Il avait senti les effluves de gaz lacrymogène mais n’avait constaté aucun mouvement de foule. À 5h10, une autre personne était sortie de l’eau par les sapeurs-pompiers ». 

Vous avez bien compris : les gens sont tombées à l’eau en se poussant, c’était presque un jeu de se balancer dans la Loire. Le secouriste était pourtant sur les lieux à 4h40, et les flics ont lancé les premières grenades à 4h31, jusqu’à 4h52. Mais le même témoin choisi par l’IGPN « n’avait constaté aucun mouvement de foule ». Un autre agent de sécurité est lui aussi cité en ces termes : « Il n’avait rien vu de l’opération policière et n’avait constaté aucun mouvement de foule. »

Un seul habitant est cité comme « témoin »,. Quelqu’un qui aurait effectué, le soir même, « un signalement sur la plateforme en ligne de l’IGPN pour se plaindre des jets de lacrymogènes par les forces de l’ordre ». L’inspection dit avoir répondu au signalement mais, pas de bol, ce seul “témoin” n’a « pas donné suite », alors que très vite des dizaines de personnes ont écrit sur ce qu’ils avaient vu ou vécu… La « police des polices » se ridiculise encore un peu plus en accordant un entretien à Libé le 4 août, dans le registre « on vous cache rien on vous dit tout ».

En septembre, le Canard enchaîné donne l’info que le téléphone de Steve était encore actif plus d’une heure après la charge des flics sur le quai Wilson. Or dans le rapport, il était seulement mentionné : « Le téléphone de la personne disparue déclenchait un dernier relais téléphonique à 3h16 le 22 juin 2019. » Gros mensonge, c’était seulement le dernier sms envoyé par Steve à 3h22, pas le dernier moment où la puce émettait un signal…

Alors après cette sale affaire, pour faire place net, les deux serviteurs de l’État ont été écartés du champs de bataille. Chassaing a été « muté dans l’intérêt du service », et le préfet d’Harcourt est lui aussi sur un siège éjectable depuis la fin septembre. Le bon vieux coup des fusibles.

On vous encourage a lire le long récit paru dans le n°6 de Nantes Révolté, « Défaite de la musique » (papier), et de revoir le fil des évènements sur le site.