Témoignage – Histoire policière d’une grenade de désencerclement

Pendant une manifestation contre la loi travail au printemps 2016, on m’a balancé une grenade de désencerclement. Elle a explosé directement au contact de ma jambe, près de mon tibia.
Les premiers soins ont été effectués par un médic sur place puis les pompiers m’ont évacuée vers les urgences.
Il m’a été diagnostiqué une plaie ouverte sur brûlure qu’il a fallu recoudre avec 4 points de sutures, une dermabrasion légère sur une zone de 10cm de diamètre environ et un hématome sur le pied.
Il se trouve que cette légère dermabrasion était une brûlure grave qui n’a pas été notifiée comme telle parce que ce n’était pas douloureux. Ce n’était pas douloureux parce que tous les tissus nerveux étaient brûlés et détruits par la déflagration de la grenade.

La blessure a donc été soignée comme une blessure bénigne. Pas de traitement particulier de la brûlure grave, pas de suivi médical. On m’a prescrit une liste de trucs: compresses, sérum physio, biseptine, tulle gras, bandage. Je devais me débrouiller avec ça. On m’a fait un arrêt de travail d’un jour et on m’a conseillé d’aller voir mon généraliste pour le prolonger si je ne pouvais pas marcher après une journée de repos…

Il m’était impossible de poser le pied à terre pendant une semaine. Je n’ai pas pu remarcher normalement avant 3 semaines. L’œdème provoqué par l’explosion était trop important. La peau était distendue, ma jambe et mon pied étaient difformes comme un gant en latex dans lequel on souffle. J’ai donc été quémander des prolongations.

 

 

Mon médecin m’arrête une semaine. Il hallucine un peu sur la durée de celui prescrit par l’urgentiste. Par contre, il se range du côté du premier diagnostique puisque, les urgences, les plaies, les blessures, c’est les affaires de l’hôpital. Du coup, pas de mesure particulière, je dois changer moi-même mon pansement tous les trois jours.

 

 

 

La partie de l’histoire qui suit, je l’aime pas trop mais il la faut dans ce texte.

Je porte plainte.

Je voulais de la justice et je voulais que l’État reconnaisse ses violences, je voulais qu’il reconnaisse que sa police est dangereuse, je voulais qu’il soit amené à dire un truc du genre « Oui, ils ont commis une faute, ils sont hors de contrôle sur le terrain, qu’on leur retire leurs joujoux ! », ou du style « Non, ils ont obéi aux ordres, les ordres sont effectivement de défoncer les manifestants pour qu’ils aient peur des flics et qu’ils restent chez eux la prochaine fois », ou au moins « On avait un surplus de babioles explosives, on les a achetées pour faire marcher le business des copains, des Français rassurez vous ! Du coup il fallait justifier les achats pour la tréso… #déso… ». N’importe quelle réaction aurait pu faire avancer le débat, franchement. Enfin, sur le coup, c’est ce que je me disais.

Je suis au local de la police des polices avec une camarade du syndicat. On m’a dit qu’il fallait pas y aller toute seule. Seulement, une fois dedans, on me dit que j’ai pas le choix et qu’il faut qu’elle reste dans l’entrée. On m’auditionne dans une petite pièce sans fenêtre, avec juste une table et deux chaises. Je resitue pour le flic l’endroit où ça s’est passé, j’essaye de donner la fourchette horaire la plus précise possible mais c’est pas évident. Le mec a l’air plutôt sympa, il griffonne des trucs sur une feuille de brouillon qu’il me donnera à la fin. Je suis en confiance puisque je suis dans mon bon droit.

Je sors. C’est pas fini. Je dois attendre que quelqu’un d’autre m’auditionne. C’est dans les étages cette fois-ci. Ma collègue ne peut pas me suivre. Toujours pas. Je monte seule. Cette fois-ci, je suis dans une pièce lumineuse, moquette au sol, deux bureaux avec deux flics derrière des ordis. Je m’installe devant l’un deux et il m’invite à décrire tout ce qu’il s’est passé.

Une femme entre dans le bureau et s’installe devant l’autre flic. C’est une femme noire, jeune. Elle vient porter plainte contre des agents qui ont pénétré dans son appartement, tapé son frère, et tout foutu en l’air. Alors je comprends que ma plainte c’est de la merde. Je me sens ridicule avec mon trou dans la jambe. Les flics visaient personne et tout le monde. J’étais juste au mauvais endroit au mauvais moment.

Il me fait signer la déposition. Il est notifié, en bas, en petit, qu’on a le droit de se faire accompagner par une personne majeure de notre choix. Et merde.

J’ai ma convocation pour aller chez le médecin légiste. C’est un jour de manif. Et merde. Fait chier.

 

Petite salle. Un bureau, un ordi et un lit d’auscultation. Enfin non, pas un lit. Une chaise. Une chaise avec des étrillés comme chez le gynéco. Merde. Je comprends… J’imagine une femme sur cette chaise. Chez un légiste. Envie de vomir.

15 jours d’ITT. Ça change de la journée d’arrêt de l’hôpital. Je dois le transmettre à l’IGPN.

 

Un inspecteur me rappelle. Il me dit qu’il veut plus d’infos, qu’il y a des imprécisions, que son collègue n’a pas posé les bonnes questions. Est-ce que j’ai encore le jean que je portais le jour de l’accident ? Est-ce que je l’ai lavé ? Est-ce que je peux le ramener ? Je suis sure qu’ils vont se la jouer « expert », qu’ils vont faire des prélèvements pour voir quel type de poudre c’est, pour prouver que c’est bien une grenade, c’est sûr, avec ces preuves ils vont me dédommager ! J’aurais la justice !

 

 

Deuxième rendez-vous à l’IGPN. Cette fois, je dois aller à un autre étage. Le type qui m’accueille dans le bureau me paraît plus expérimenté que celui qui avait pris ma déposition. Je redéballe tout.

« Nan mais vous dites que vous n’avez pas entendu les sommations ! » Je me retourne. C’est son collègue sur l’autre bureau qui nous écoutait depuis tout à l’heure qui se tient plus. Il se lève, il s’approche de moi et il répète « Vous dites que vous n’avez pas entendu les sommations ! Il y en a trois, ils lancent des fusées et vous n’avez rien vu et rien entendu ?! » Je réponds calmement que non, pour moi il n’y en a pas eu. Il s’énerve et me menace « Écoutez bien, si jamais on voit sur les vidéos que vous êtes menaçante envers nos collègues ça se retournera contre vous ! Et il faut les comprendre, nos collègues, ils sont fatigués !»

Je suis prévenue. Je sais ce que j’ai fait ce jour-là, je devrais être sure de moi mais, je doute. Je ne suis plus sereine du tout. J’ai envie d’arrêter là. J’ai envie de dire stop et de me barrer. L’inspecteur en charge de l’affaire reprend plus posément : « Alors vous dites que c’est une grenade mais vous en êtes sure ? C’est pas un cocktail molotov ? C’est pas un pétard ? C’est pas un mortier ? Parce que vous avez une grosse brûlure quand même. Les grenades ça ne brûlent pas la peau, ça envoie des petits plots en plastique vous voyez ? » Moi, je sais pas ce que c’est un mortier. Alors il en profite pour le dire dans la déposition pour que ça passe en mode « c’est peut-être un mortier puisqu’elle sait pas ce que c’est ». Je demande à ce qu’il le rectifie. Il veut aussi me faire dire que la grenade que j’avais vu arriver sur moi était grise. Il me montre des modèles sur google image. Je maintiens qu’elle était noire, il me dit que chez les flics elles sont grises.

Je suis toute rouge quand je ressors de l’entretien. Je me sens tellement naïve d’avoir accepté ça. J’ai pas pu m’empêcher de penser, malgré tout ce que je sais, tout ce que j’ai entendu comme histoires, que pour moi ça allait être différent…

 

 

20 jours après la suture je vais voir une infirmière pour qu’elle me retire les fils. Elle me conseille de retourner voir un médecin pour qu’il me prescrive des soins faits par du personnel soignant voyant que ma brûlure ne guérissait pas si bien.
Mon médecin refuse, il dit qu’il y a des « bourgeons » et que ça signifie que ça cicatrise. Il est médecin, je l’écoute et je poursuis mes soins seule.

 

 

Parce que je reprends petit à petit mes esprits et que c’est évident qu’à l’IGPN ils feront rien pour moi, je prends contact avec la DefCol. Je fais un dossier pour le défenseur des droits. Il me répond vite. Espoir. Je vais peut-être participer à un truc de grand avec ça. C’est sûr que quand on est plus, on est mieux. Et puis « défenseur des droits » ça claque. Lui, il en parle des violences policières, il les tire de sous le tapis ! Et il a de l’audience ! Je l’ai entendu sur France Inter ! Bon, le cul dans l’eau tiède, mais il serait pas là sinon…

 

Les vacances arrivent, je pars en colo. La blague c’est que je suis assistante sanitaire sur le séjour. On dit que c’est toujours le cordonnier le plus mal chaussé. Malgré l’insistance des mes collègues, je tarde à prendre un nouveau rendez-vous avec un nouveau médecin, mais vu le trou qui se creuse sur ma jambe, je profite d’une visite chez le généraliste de garde pour un môme malade pour demander conseil. Début d’ulcère. Merde. Le nom c’est pas rassurant. Il me donne une ordonnance pour des soins infirmiers. Alors voilà que l’infirmière de la colo a la visite quotidienne d’une infirmière ! Ça fait rire les gamins et moi avec.

Ça me gâche une partie du mois. Et puis, toujours, quand on pense que c’est la faute des flics et puis que c’est volontaire et puis que c’est des armes légales qui enrichissent des vieux gars qui bouffent bien le soir sur le dos des autres, on a la rage qui monte.

 

 

Retour à la maison, le trou est encore plus profond. Il faut vraiment que je fasse un truc. Je ne sais plus qui voir, tous les médecins que j’ai vus semblent démunis, perplexes, impuissants. Et moi, j’en ai marre de les voir. J’en ai marre de perdre du temps à m’occuper d’un truc que j’ai pas voulu, un truc qu’est la faute d’un connard à merde en uniforme, un truc qui me dépasse, que je m’échine à vouloir oublier et qui me dépossède de mon corps.

On me donne une idée. Arme de guerre, blessure de guerre, hôpital militaire. Ça se tient.

 

 

Je vais aux urgences là-bas. Posters à la gloire des guerriers français et hélicoptère de défense en boulettes de papier crépon au plafond de la salle d’attente… Je patiente et j’observe ce monde étrange qui s’offre à mes yeux.

Les infirmiers sont choqués de ma plaie. Ils m’emmènent dans une salle pour que je vois un chirurgien qui me dit qu’on risque de me faire une greffe de peau, qui m’explique comment ça se passe et puis qui me dit, après avoir disparu une demi heure, qu’il faut que je prenne rendez-vous avec un « chir plastic ».

C’est reparti pour un tour. Rendez-vous toutes les semaines à l’hosto avec ce type et tous les jours à l’infirmerie près de chez moi.

 

 

Les deux infirmières qui s’alternent pour tenir une permanence 7j/7 sont géniales. Elles m’expliquent, me soignent, compatissent. On discute pas mal.

 

 

Quand je me suis retrouvée avec ma jambe dégueulasse, malgré le fait que je me sois penchée un peu sur le thème des violences policières, de la violence d’État, que je sois méfiante vis-à-vis des institutions, le fait que j’ai lu, entendu, écouté des histoires qui glacent le sang, j’étais tellement attachée, inconsciemment, par mon éducation scolaire républicaine, à la justice républicaine, à la sécurité républicaine, à l’ordre républicain et démocratique français, que je n’arrivais pas à me sortir le chemin légal de la tête. Je devais respecter ce qui était prévu par la loi et ainsi justice serait faite et je pourrais retrouver un équilibre dans ma représentation du monde.
Autrement dit, je ne pouvais pas faire autrement que de penser que la justice allait se réaliser par et grâce aux institutions de l’État, premier garant du bon fonctionnement de la société et des relations entre les hommes et les femmes qui le constituent, sans quoi, je prendrais conscience d’une réalité cachée, dans laquelle je n’aurais plus mes repères.

 

Les jours passent, je déprime un peu. Plein mois d’août, bloquée en banlieue parisienne, seule. La meilleure c’est que ça s’est infecté. Je suis sous antibio. Je peux pas boire. Apparemment l’absorption de nicotine ralenti la régénération des cellules. Alors pour en rajouter, j’arrête de fumer. Comment c’est chiant. Comment j’ai la rage.

 

 

À l’hôpital, le chirurgien remplaçant me dit que finalement, on va pas faire de greffe. Ça évolue bien, le trou remonte. Au moins, ça ne m’aura pas coûté la peau de mon cul…

 

 

Des fleurs ! Je vais quand même leur offrir un bouquet à mes soignantes de choc ! Plus d’un mois de fréquentation quotidienne, je les kiffe, c’est les derniers jours…

 

 

Dernier rendez-vous à l’hôpital. La chir titulaire est revenue de vacances. « Vous vous êtes fait ça en service ? » … « Ah ! Pardon ! Excusez-moi, vous êtes une civile ! Je suis désolée… » Un peu de gêne quand même. « Alors, toutes les marques noires c’est à vie. C’est un tatouage traumatique. Les micro morceaux de grenade et d’explosifs ont été incrustés dans votre peau avec l’impact. J’ai vu ça chez des soldats qui revenaient de mission. Si vous voulez l’enlever, c’est anesthésie générale. » Et bah… ça m’fait une belle jambe…

 

Un an après cette histoire j’ai encore de l’œdème. Ces conneries de grenades me font tellement flipper en manif. J’ai peur des pigeons qui s’envolent quand les flics sont pas loin des cortèges. Bien sûr que c’est létal. Je le savais mais je voulais pas que ça existe.

Un an et demi après, je reçois une lettre du défenseur des droits. Il abandonne l’affaire mais il me remercie d’avoir contribué à l’avancée du dossier concernant les violences policières. Connard.

Un an et demi après, j’ai toujours pas de nouvelle de l’IGPN. Le dossier doit traîner quelque part. Ils le ressortiront peut-être contre moi un jour. Ou pas. Connards.

Je sais pas à quoi ni à qui peut servir cette histoire, pourquoi on m’a dit un jour qu’il fallait que j’écrive, qu’il fallait que je montre, que je dise. Tout ce que ça montre c’est qu’on sait déjà mais qu’on veut pas que ça existe. J’ai la flemme d’en écrire une analyse politique.

Les violences policières n’existent pas. Les armes létales en manif non plus. Le racisme chez les flics ? De quoi vous parlez ? Racisme d’État ? État policier ? État autoritaire ?

Les forces de l’ordre protègent l’État. L’État est garant de l’ordre républicain laïc et universaliste, et la république c’est sérieux. La république française, c’est la démocratie, la liberté, l’égalité et la fraternité. Je suis fonctionnaire, je sais ce que je dis.

Fin