Retour sur le procès d’Amal Bentounsi, le 7 avril 2014

Le 20 février 2013, Amal Bentounsi, soeur d’Amine, tué d’une balle dans le dos par un policier le 21 avril 2012 à Noisy-le-Sec, était convoquée par la Brigade de répression de la délinquance contre la personne (BRDP) du 13e arrondissement de Paris. Elle venait en effet d’apprendre qu’une enquête préliminaire était ouverte à son nom et qu’elle allait devoir répondre d’une accusation de « diffamation publique envers une administration publique » sur plainte du ministre de l’intérieur, Manuel Valls.

L’objet du litige, une vidéo postée sur son site internet Urgence-Notre-Police-Assassine et dénonçant l’impunité policière :

« Vous voulez commettre des violences et des crimes en toute impunité, sans jamais être inquiétés par la justice. Vous êtes insultant, violent, ne respectez pas le code de la déontologie. Méprisant, arrogant, sont vos qualités. Prêt à tuer sans être en état de légitime défense. En argent de poche, pour arrondir vos fins de mois, coller des outrages à agent. La police recrute, et la justice vous protège et vous acquitte. Même si vous êtes coupable, ne vous inquiétez pas, on fera en sorte que vous ne le soyez plus. Nos syndicats sont puissants. Alors n’attendez pas, la police est le meilleur métier pour être au dessus des lois. »

Rendez-vous était donc donné ce lundi 7 avril 2014 pour l’audience d’Amal au TGI de Paris (17e chambre correctionnelle).

Une quarantaine de personnes a répondu à l’appel à soutien d’Amal et de son collectif, « Urgence-Notre-Police-Assassine », désormais organisé autour d’autres proches de personnes tuées au main de la police, notamment de Farid El Yamni, dont le frère Wissam a été tué le 1er janvier 2012 à Clermont-Ferrand par plusieurs policiers [1]. Dans le hall du Tribunal étaient réunies des personnes organisées avec Stop le Contrôle au Faciès, la Brigade Anti Négrophobie et le Collectif Huit Juillet (autour de Joachim Gatti, blessé au flashball le 8 juillet 2009 à Montreuil), mais aussi des proches de Lahoucine Ait Oumghar (tué par la police le 28 mars 2013 à Montigny-en-Gohelle) et d’autres victimes de la police, ainsi que leurs soutiens… sans compter un certain nombre de journalistes et trois flics en civil niant appartenir à la police, malgré leur insigne dépassant négligemment de la poche intérieure de leur veste (discrétion zéro).

Après une fouille minutieuse des sacs, les soutiens ont pu entrer dans la salle d’audience, afin d’assister à la représentation mise en scène par Manuel Valls, grand communiquant de la place Beauvau. Ce fut l’occasion pour les spectateurs d’assister à un autre spectacle, celui mis en scène par Marine Le Pen dans le conflit qui l’oppose au chroniqueur Nicolas Bedos, accusé pour sa part de l’avoir qualifié de « salope fascisante » dans le torchon Marianne, tandis que dans la salle d’audience voisine se jouait au même moment le procès beaucoup moins drôle et moins « médiatiquement attractif » du facho ayant agressé à l’acide Florentina et Iuliu, un jeune couple de roms, le 16 janvier dernier place de la République. Autant dire que notre époque ne sent pas la rose…

Ce qui frappe dans ces mises en scène, c’est l’absence totale des accusateurs. Les hommes et femmes de pouvoir ne se déplacent pas. Dans l’affaire Le Pen-Bedos, seuls sont présents leurs avocats, qui mènent leur petit combat de coqs dans le décor feutré du Tribunal. Et si les soutiens d’Amal n’avaient été présents, la scène se serait jouée entre spécialistes du droit, sans témoins, comme une pièce de théâtre sans spectateurs. Et la procureure d’annoncer que dans l’affaire qui oppose Amal au ministère de l’Intérieur, personne ne sera là pour représenter l’accusation : Valls envoie ses ennemis dans l’arène, mais ne descend pas s’y battre, ni lui, ni même son avocat. La procureure porte donc seule l’accusation, comme un petit soldat lâché par les siens.

La juge a donné d’abord la parole à Amal, qui a décrit avec émotion et peine la genèse de son site et les raisons de sa colère. Elle a expliqué comment la mort d’Amine, son frère, a constitué une rupture brutale, et comment elle a laissé derrière elle son activité commerciale pour se consacrer à sa quête de justice. Elle a évoqué la froide mise à mort de son frère et décrit son combat comme une thérapie pour donner du sens à sa peine, pour passer du deuil à la recherche de vérité, pour aller de l’avant aussi.

La juge et la procureure ont bien tenté de lui faire accepter l’idée qu’on ne peut parler d’impunité dans son affaire, puisque le policier responsable du tir mortel était poursuivi pour homicide volontaire, mais Amal les a remis assez vite à leur place en rappelant qu’elle et son site ne parlent pas qu’en son nom, mais au nom de toutes les autres victimes dont les flics meurtriers ont bénéficié d’un non-lieu et continuent d’exercer leur sot métier.

La vidéo à l’origine du litige a ensuite été montrée sur un écran situé derrière les juges, mais la greffière ne trouvait pas comment rétablir le son. On s’est donc contentés de regarder les images et les intertitres jugés diffamatoires par la police et leur papa, Manuel Valls.

Tout l’enjeu du procès semblait être d’amener aux juges la preuve, qu’ils avaient déjà, que les policiers bénéficient effectivement d’un régime de justice particulier et que de nombreux cas aboutissent sur des non-lieux ou des peines légères avec sursis. Michel Konitz, l’avocat d’Amal, a donc fait appel aux statistiques des meurtres pour écarter l’accusation de diffamation, et a rappelé que comme pour les procès intentés sur le même sujet à la Rumeur ou à NTM par le passé, on était confronté à la même volonté des ministres de l’Intérieur successifs de faire plaisir aux syndicats policiers, en déposant plainte contre ceux et celles qui usent de leur liberté d’expression pour évoquer des vérités qui fâchent.

Juste après Abdelcrim A., membre du collectif Ali Ziri, Farid El-Yamni est intervenu à la barre, livrant avec émotion et colère son témoignage sur l’affaire de son frère et pointant du doigt l’inutilité de la justice. On a senti la juge et la procureure s’enfoncer doucement dans leur fauteuil, comme terrassées par une si franche vérité. Farid, par ses propos imprégnés de peine et de colère, a réussi à inverser les rôles et à transformer subitement les juges en accusés :

“J’aimerais dire que j’aurais préféré ne pas être là, j’aurais préféré ne pas penser ce que je pense et ne pas vivre ce que je vis. Mon frère El-Yamni Wissam est décédé suite à une arrestation policière le 1er janvier 2012 à Clermont-Ferrand. Il y avait de nombreux témoins, près d’une dizaine, qui affirment que mon frère s’est fait lyncher par 25 policiers. Il a été retrouvé le pantalon au niveau des chevilles, avec des traces de strangulation au cou. Son corps nous a été rendu six mois après, en putréfaction, parce qu’ils ne l’ont pas conservé dans le froid. Ca fait deux ans et demi, et les policiers sont toujours en service dans ce commissariat là, et personne n’en parle. Pour ce qui est d’Amal, j’aurais préféré ne pas le dire, ne pas le penser, mais mon expérience, avec tout ce qui s’en est suivi, avec tout ce que je vois, toutes les affaires, m’amène à penser que ce qu’elle dit est vrai.

Alors effectivement, ça choque tous les paradigmes, ça choque ce qu’on aurait aimé penser, parce qu’on aurait aimé vivre dans une société égalitaire, dans une société fraternelle, mais ce n’est pas le cas […] Et j’aimerais vous dire quelque chose, ce qui m’embête aussi, c’est que je sais pertinement que dans notre affaire, comme dans d’autres affaires, ils ne vont rien avoir. On me l’a dit dés le début, je n’y croyais pas, je faisais confiance à la justice, c’est la première fois que je suis devant un tribunal, je n’ai jamais eu affaire à la Justice. Je faisais confiance, et ça m’a coûté en amitiés, ça m’a coûté en pas mal de choses. Malgré ma haine, malgré ma colère, j’ai essayé de faire confiance, mais tout m’amène à penser que ce n’est pas vrai […] Ce qu’Amal dit, c’est brut, mais lorsqu’on va à la racine des choses, à partir de toutes les affaires, on pourrait faire un théorème à partir de ce qu’Amal dit, expliquer l’ensemble des faits. Ce qu’elle dit est presque un euphémisme par rapport à tout ce qu’on a vécu, par rapport à tout ce qu’on a dit, parce qu’on a dit aussi de très bonnes choses, on a essayé de tendre la main, de vouloir que la Justice soit ce qu’elle prétend être. Mais à chaque fois, on s’aperçoit que systématiquement, la réalité ne contredit pas les propos d’Amal. Ce qu’elle dit est presque un axiome qui explique tout ce qui se passe.

On est sur des affaires judiciaires où c’est à nous d’enquêter, où c’est à nous d’apporter les preuves. Les juges d’instruction ne font rien du tout, le procureur ment. Le procureur est parti devant la presse pour dire que les marques que mon frère avait au cou étaient dues à des frottements de vêtements, un enfant n’y croirait pas. Un enfant n’y croirait pas ! On en est là. A côté vous avez des journalistes qui suivent l’affaire de près, ils vous diront la même chose, tout le monde dans cette salle vous dire la même chose, et je crois même que vous-même vous savez que c’est vrai. C’est le constat que chacun peut faire. On est toujours sur une bataille judiciaire et une nouvelle autopsie doit arriver au mois de juin, et je vous parie qu’on va nous dire qu’on ne sait pas de quoi il est mort. Je vous le parie, on verra si c’est vrai. Malgré les marques de strangulation, malgré tous les éléments, malgré les écoutes, parce qu’on a appris il y a une semaine que les enregistrements radio ont disparu, on ne veut pas nous donner les enregistrements vidéo, les témoins ne sont pas entendus par le juge, les photos sont trafiquées, on a des experts qui sont choisis alors qu’ils ne font pas partie de la liste de la Cour d’Appel, je pourrais vous en parler pendant des jours, je suis même devenu un expert au niveau juridique. Tout ce qui se passe est complètement anormal, c’est n’importe quoi ce qu’il se passe. C’est du n’importe quoi, procès verbal sur procès verbal, tout est faux ! Et le pire, c’est que ça nous arrive à nous, mais aussi à tous les autres, à ceux qui sont mort une semaine plus tôt dans ce commissariat, à celui qui trois mois avant s’était fait étrangler dans un quartier, à n’importe qui. Et le pire c’est qu’on nous avait prévenu, on nous avait dit « ça va se passer comme ça ! » […]

Et là j’en appelle à votre conscience. Amal est une victime, la Justice est là pour les victimes. Nous sommes les victimes et nous sommes traités comme des agresseurs. Au début on s’est dit qu’on allait faire confiance à la Justice, on aurait préféré vous faire confiance, on aurait préféré ne pas être là où on en est. Mais vous nous forcez, vous nous forcez à agir comme ça. Excusez-moi, il n’y a rien de personnel, vous n’êtes pas concerné, même si on dit souvent que ce sont ceux qui sont les moins concernés qui sont le plus concernés. Nous, on va vivre toute notre vie avec cette humiliation, avec tout ça, en sachant dés le départ qu’on n’aura pas la justice, alors on est deux fois plus endeuillés […]

Suite à quoi, Sihame A. de Stop le Contrôle au Faciès et Mathieu R., militant et chercheur en sciences sociales, sont intervenus pour livrer un témoignage pragmatique sur la réalité des violences policières, d’un point de vue statistique, mais aussi sociologique. Mathieu à ainsi rappelé que certains ont le privilège de pouvoir dire ce qu’ils pensent de la police, parce qu’ils font partie des milieux autorisés (institutions et intellectuels), et que le ministère de l’Intérieur ne se prive pas de « caresser » les syndicats policiers lorsque ceux-ci se sentent offensés par une prise de parole publique ou par une décision de justice qui leur est défavorable :

« Quand les syndicats de policiers se mobilisent, quand les policiers se mobilisent pour dire qu’ils ne sont pas d’accord avec les décisions de Justice, on a une réaction du ministère de l’Intérieur qui porte plainte pour caresser les syndicats de policiers, et je pense que c’est la logique de fond de cette plainte [contre Amal], et on pourrait y ajouter aussi le caractère spectaculaire de la politique, c’est à dire qu’il faut de temps en temps occuper l’espace médiatique, selon des choix de stratégies politiciennes et aussi par rapport à un électorat particulier. »

Sur quoi la procureure, qui s’est fendu d’un discours rempli de compréhension et d’empathie feinte, mais aussi de maternalisme à l’égard d’Amal, a quand même déploré sa manière de faire, avant de demander la relaxe.

L’avocat d’Amal a également plaidé la relaxe.

Verdict le 28 mai 2014.