La famille Kraiker, agressée par la police à Pantin

 

 

Article repris sur Paris-luttes.info :

Compte-rendu d’une conférence de presse suite aux violences policières subies par la famille Kraiker, le 14 et 26 décembre, dans le quartier Hoche de Pantin.

 

« Les gens ont vu des choses et on [la police] essaye de discréditer leur parole » avance une personne venue entendre Zohra et ses deux fils témoigner des agressions dont ils ont été les victimes par la Police à Pantin, le 26 décembre dernier.

Une conférence de presse a été organisée le mercredi 30 décembre, à Pantin, quartier Hoche, aux pieds des immeubles où se sont déroulés les événements.

On arrive sur le lieu et vite deux jeunes, assis sur une barre de fer qui entoure ces tours d’immeubles à 20 étages, nous demandent « Vous êtes du Parisien ? ». Consternés, on leur dit que non. Ils insistent « Non, parce que on aurait pas mal de choses à dire au Parisien ! ». Plusieurs fois pendant la conference de presse on entendra dans le public les remarques des habitants qui reprochent au Parisien de ne pas avoir laissé de place à leur parole. C’est pour ça aussi que cette conférence de presse a été organisée : « Si on tient à faire cette conference de presse c’est aussi pour refuser les intimidations qui ont lieu ici même pour empêcher les gens d’avoir à dire ce qu’ils ont à dire et la verité qu’ils ont vue », dira un militant au début de cette conférence.

Symbole des conflits qui traversent la ville de Pantin, le somptueux bâtiment d’Hermes a vu le jour récemment, juste en face de l’immeuble où se tiendra la conférence. “Le luxe et la misère”, crie une femme du quartier, qui n’arrêtera jamais d’hurler son indignation envers les violences subies par Bilal et sa mère tout au long de la conference de presse. “Ils ont des vigiles privés, les habitants ont à peine le droit de se garer !” affirme Nadia, une habitante.

Entretemps, une vingtaine de personnes s’est réunie très vite, le groupe qui entoure la famille est de plus en plus massif. Nombreux surtout les jeunes, entre 10 et 18 ans. Au moment du début de la conférence de presse, nous sommes au moins une cinquantaine.

Vivre dans la peur

La famille Kraiker a été agressée à plusieurs reprises par les Brigades Spécialisées de Terrain (BST [1]), d’abord le 14 décembre, puis le 26 décembre. Zohra témoigne :

Messieurs, Dames, bonjour.
Merci déjà pour être venus, pour me soutenir…
Sachez que je vis cette souffrance depuis le 14 décembre où Bilal de 18 ans s’est fait agressé à 14h de l’après-midi par la BST. Depuis ce jour, je vis dans la peur des représailles. Ensuite, samedi 26 décembre à 16h30, j’ai entendu une grosse intonation. J’ai ouvert les fenêtres et demandé des explications…Les enfants m’ont dit que Bilal avait été arrêté.

[…] Quand je suis descendue en courant j’ai demandé des explications poliment à cette police qui m’a agressivement poussée, humiliée, en m’insultant, en me disant clairement « Ta gueule ! ». C’est en se moment que mon fils [le petit frère de Bilal] est intervenu pour me défendre…

[…] Je me suis fait frappée, je suis tombée, je me suis relevée à nouveau. J’ai été matraquée, j’ai reçu des coups, des coups de poings ! On m’a encore insultée…à ce jour je suis encore traumatisée pour ce qu’ils viennent de me faire, de faire subir à mes enfants. J’ai tout fait pour les protéger…Je ne fais confiance en aucun cas à cette BST…je l’appellerais même pas une police ! On a impression de faire face à une milice !

[…] Et oui, j’ai porté plainte ! Oui, Bilal a porté plainte !
Oui, il y a eu une première plainte à la police des polices, qui s’est faite le mardi 15 décembre. Oui, j’ai porté plainte hier contre la police des polices. Et c’est que le début.

Pour elle, « c’est intolérable de vivre ça dans un état de droit ». Elle n’a reçu aucun secours, aucun signe de la mairie de Pantin.
Elle remercie ensuite ses avocats, puis continue :

[…] Alors le quartier dans lequel je vis, on pourrait croire qu’il se passe des choses, mais c’est pas vrai ! Il y fait bon vivre !
Depuis le mois de septembre la BST fait vivre la terreur ici ! Tous les jours c’est contrôles d’identité, tous les jours de la semaine. Ce n’est pas un contrôle d’identité, c’est : j’arrive, je frappe, je gaze, j’insulte…c’est du harcèlement ! Mes enfants sont constantement harcelés.
Bilal, moi j’ai peur pour sa vie, je vous le dis honnêtement… 
Cet état d’urgence n’a fait qu’accentuer les choses !
Que l’Etat fasse ce qu’il doit pour arrêter que ces policiers abusent de leur pouvoir ! J’espère que justice sera faite ! J’y crois ! Je le fais pour mes gamins, pour moi !
Et je vais rien lâcher, mais rien du tout ! »

Le micro passe à Bilal. Il raconte :

Une équipe de police est venue, m’a frappé. J’ai été blessé, je me suis retrouvé à l’hôpital. Le 26 décembre, ils ont frappé des copains, ma mère…

Il essaye de parler, très ému. Il est très choqué par ce qu’il a vécu. Ses mots n’arrivent pas au microphone qu’il tient dans les mains. Son père prend la parole, pour la repasser ensuite à son petit frère.
Lui-même se dit choqué par la police. Le 26 décembre après un contrôle d’identité, ils sont revenus, ils ont frappé et gazé sa mère. Il s’est alors interposé entre le flic et sa mère et s’est fait frapper, puis menotter. Il a tout de même passé 72h en GAV, ensuite a été déferré au dépôt de Bobigny pour avoir protégé sa mère.

La brigade de la BST est sur Pantin seulement depuis septembre. Ils viennent ici, ils nous font peur, ils viennent presque pour nous frapper. Des fois, ils viennent même pas nous contrôler !
Alors le 26 décembre, ils sont venus, ils ont fait au début ce qu’il parait un simple contrôle…ils ont contrôlé tout le monde et lorsqu’ils repartaient, d’un coup ils sont revenus et ils sont rattrapé Issam…
Ils l’ont cogné contre le mur, ils l’ont plaqué au sol…et là mon frère est venu et qu’il leur a dit « Pourquoi vous le frappez ? C’est pas bien… » et ils l’ont embarqué sans aucune raison, alors qu’il venait juste de sortir de chez moi…

Il pleure. Les personnes présentes venues les écouter applaudissent. Puis il retrouve ses forces et en sanglots continue :

Ils ont frappé ma maman. Ils l’ont gazée. C’est normal ça ? Et personne doit réagir ?
Imaginez s’ils faisaient ça à votre maman, à celle qui vous a donné la vie…on vient, on la frappe, on la gaze et vous êtes censé regarder ?
Bah non, désolé ! Moi je me suis mis entre ma mère et le policier pour éviter qu’elle se prenne des coups…
Et c’est à ce moment là qu’il s’est vraiment déchaîné sur moi…

Il montre les traces des blessures qu’il porte sur le visage. Il précise, il a été tabassé par des coups de poings qui visaient essentiellement le visage. Même lorsque il a été menotté.

…en suite ils m’ont mis en GAV 72 heures, j’étais déféré au dépôt de Bobigny, mis devant un juge d’instruction parce que j’ai voulu protéger ma mère…Voilà on m’a jugé, j’ai 15 ans. Franchement, au-delà de ma mère, ça aurait été n’importe qui, j’aurais réagi de la même façon.

Issam, un copain à eux qui était agressé aussi par la police le même jour, enchaîne avec son témoignage :

Je jouais au foot. J’étais avec mon neveu de 5 ans. Après le contrôle policier, les flics sont revenus m’accusant d’avoir jeté un gros pavé sur eux [ce qui, bien sûr, est complétement faux]. Puis les flics ont porté plainte contre nous, alors qu’on a rien fait.

Avant d’être embarqué, Issam s’est inquiété pour son neveu, mais les flics l’ont empêché de trouver une solution pour qu’il soit gardé.
Au poste, les humiliations ont continué, raconte Issam :

Je ne faisais aucune résistance, pourtant ils ont dit des choses sur moi au commissariat…
Au poste, on a pas été mieux traité qu’ici…ils nous ont humiliés.
Un moment je parlais avec Bilal, la police est venue est sans que je lui ai parlé, il m’a dit « Tu sais ce que je vais faire à ton Dieu ? je lui pisse à la raie ! ». La première nuit au commissariat, ils ont refusé de me donner à manger, de nous amener aux toilettes…

Bilal et lui ont été jugés pour affaire criminelle [ce qui n’a pas de sens] et l’officier de police judiciaire a continué à les menacer, même devant leur avocat.

Ensuite la parole est au père de Bilal. Il raconte comment son fils Bilal s’est fait agresser, l’opération d’urgence qu’il a subi la nuit du 14 décembre. Une opération au testicule, écrasé pendant les affrontements avec la BST. Il conclut : « Nous vivons dans la terreur. La République est censée nous protéger, comme la police. Qu’est-ce que je peux dire à mes enfants maintenant ? »

Nordine, le frère de Zohra est un ancien militant du MIB. Il prend la parole, s’indignant notamment contre la BST :

C’est dur de voir ces images [du 26 décembre, jour de l’agression]…
Quand j’ai vu ma soeur se faire frapper de cette manière là, alors qu’on milite depuis des années pour que ces choses-là ne continuent pas…
La BST sont des vrais sportifs, hein ! Souvent à des hauts niveau ! Et ils pensent qu’ils peuvent se permettre de venir frapper nos enfants, nos soeurs, nos mères, sans qu’on réagisse !

[…] Je voulais saluer du fond du coeur celle qui a osé prendre les images de ce qui s’est passé. Parce que c’est elle qui a permis ce qui se passe aujourd’hui… Parce que sans images notre parole elle a pas d’honneur ! Sans ces images, qu’est-ce qu’ils nous auraient raconté ? Aujourd’hui, on va pas se taire ! C’est pas possible ! On n’est pas dans un no man’s land ici, dans une zone où on peut se permettre de faire tout en n’importe quoi ! A 20 ans, au commissariat, on s’est fait gazer dans les cellules par la police, et personne voulait nous croire !
Et bah la vérité elle est là, c’est que aujourd’hui vous avez des images !
Il y a quelques années, avec le mouvement des banlieues (MIB), on disait « Police partout, justice nulle part » : c’est la preuve ! »

Ensuite, il évoque 1991, quand un jeune meurt suite à l’interpellation par un vigile dans un supermarché à Mantes-la-Jolie. 25 mai 1991, Cité du Val Fourré, après une semaine d’émeutes et d’affrontements entre jeunes et policiers, il y a le saccage d’un centre commercial. Cinq d’entre eux sont interpellés et placés en garde à vue, dont Aissa Ihich qui sera violemment tabassé. Le 27 mai il décède d’une « crise d’asthme » selon la version officielle à l’issue d’une garde à vue de deux nuits. La famille porte plainte. Le parquet de Versailles ouvre une instruction pour « non assistance à personne en danger et « homicide involontaire ». Le docteur qui avait examiné Aissa et déclaré son état de santé compatible avec son maintien en garde à vue est inculpé « d’homicide involontaire ». Les deux policiers sont condamnés à huit mois de prison avec sursis.
Ainsi Nordine, oncle de Bilal, rappelle les conditions de santé de son neveu lorsque il s’est fait agresser, puis mis en GAV, le 14 et le 26 décembre.

Le débat continue avec un tour de questions-réponses.
Une voisine rappelle aussi l’histoire de Zyed et Bouna, deux jeunes qui ont trouvé la mort en 2005 dans un transformateur électrique à Clichy-sous-Bois, suite à une course poursuite avec les flics. Le 18 mai dernier, le tribunal correctionnel de Rennes a relaxé les deux policiers poursuivis pour non-assistance à personne en danger, affirmant que les flics n’étaient pas en mesure de savoir si les jeunes étaient en danger. Pour autant, la phrase prononcée par le flic quelques instants avant la mort de Zyed et Bouna « S’ils rentrent sur le site EDF, je ne donne pas cher de leur peau » résonne encore avec force dans nos oreilles…
Une autre femme témoigne de l’agression subie. Elle se promenait avec son fils, quand il lui a été arraché sans raison par les policiers. Ils sortaient juste de la maison de son père, dit elle. Son fils était dans ses bras.

Au même temps, une autre habitante rejoint la conférence, juste à côté de nous. Elle dit à une femme à sa droite qu’elle vient de déménager dans le quartier et qu’elle veut faire tout le possible pour soutenir cette famille. Entretemps, Zohra Kraiker rappelle devant les caméras des journalistes venus sur place que depuis un comité de soutien s’est formé pour soutenir leur combat, pour rassembler les voix qui encore aujourd’hui réagissent avec détermination aux violences policières. Elle invite les jeunes du quartier à défendre leurs droits, tout simplement.

Il est 17h30 et un militant prend également la parole. Il adresse des paroles de soutien à toutes les familles qui subissent des violences policières. Il rappelle que nous subissons déjà l’état d’urgence dont l’Etat se fait le protecteur en ce moment… Il appelle à réagir, à prendre les choses en main, à ne plus rien subir. « On sera obligés à monter des comités de vigilance pour contrôler le comportement des policiers, par exemple ». Il parle d’autodéfense, s’adressant surtout à la jeunesse. Entretemps, il invite aussi les jeunes à ne pas tomber dans le piège des provocations policières.

Les prises de parole s’enchaînent, certains insistent encore sur l’importance de faire de l’information, d’employer les moyens à disposition pour prouver et dénoncer les violences policières. D’autres interviennent se présentant tout simplement comme des mamans, choquées et déterminées à apporter leur soutien.

Le message résonne fort et clair : le combat contre les violences policières continue !

Notes

[1Les BST ont été créées en 2008 pour remplacer les Unités Territoriales de Quartier (UTEQ). En 2015, il existe une vingtaine de ces brigades en France dont la grande majorité, 15, sont déployées en région parisienne (à savoir : 3 dans les Hauts-de-Seine, 6 en Seine-Saint-Denis et 2 dans le Val-de-Marne) sous l’autorité de la préfecture de Police de Paris.
On ne peut que citer ce qu’en dit la préfecture avec toute son hypocrisie habituelle :
« les Brigades spécialisées de terrain (BST) ont été conçues, dans une logique de mobilité et de proximité, comme un outil opérationnel de lutte contre la délinquance de voie publique et les violences urbaines, mais aussi comme le moyen de créer des liens de proximité renforcés avec les habitants des quartiers concernés par leur déploiement. »
Dans le même rapport du préfet, on en apprend beaucoup aussi sur les buts de propreté des cibles de cette glorieuse lutte policière : « les vendeurs à la sauvette » et « les phénomènes de bandes ».